Texte : Alexandre Metzger - Illustration : Alexandre Metzger - 3 novembre 2020

Le Mystère Andromède

Science et inconscience

Première adaptation du romancier et cinéaste Michael Crichton au cinéma (Jurassic Park, Mondwest…), Le Mystère Andromède, réalisé par Robert Wise (Le Jour où la Terre s’arrêta, West Side Story, La Maison du Diable, Star Trek le film…) est un film d’une puissance rare où science, conscience et questionnements sont au cœur du propos, tant pour les protagonistes que pour le spectateur. Dans un quasi temps réel où l’on va assister à une expérience immersive et incertaine, on a l’impression de vivre un très grand moment et d’en ressortir bien plus savant qu’auparavant…

Premiers contacts

Introduit par des remerciements destinés aux personnes qui ont collaboré au film, celui-ci se présente comme une restitution d’évènements graves ayant eu lieu aux Etats-Unis, en l’occurrence la chute d’un petit satellite Scoop au cœur d’un petit village qui a entraîné une crise majeure durant plusieurs jours. Cadré à la perfection dans un magnifique scope, Le Mystère Andromède s’écarte volontairement du documentaire mais en conserve la puissance par la teneur scientifique qu’il expose et les informations (indiquées parfois comme classifiées) qu’il va divulguer. Dans une impression de tournage en direct, on est immédiatement happé par ce qu’il se passe devant nos yeux. On a l’impression que rien ne nous est caché, qu’il s’agisse des découvertes, des problèmes, des activités militaires, du recrutement des quatre scientifiques qui vont être au cœur de la recherche,… Un schéma très proche de celui de Premier Contact de Denis Villeneuve, dont on peut penser que les scénaristes ont pu s’inspirer.

L’urgence et le temps

Une des forces du film, c’est la gestion volontairement variable du temps. Le Mystère Andromède est découpé en 4 journées (tout comme Phase IV, œuvre « cousine », est découpé en 4… phases), dont la durée octroyée à chacune d’elle est adaptée à son action. La première étant dédiée à l’exposition du drame et au recrutement, c’est l’urgence qui prévaut, et celle-ci s’étale sur moins d’un quart d’heure de temps pour aller à l’essentiel.Le jour 2 (environ 40 minutes de temps dans le film) nous fait entrer dans le vif du sujet, dans la peau et la tête des personnages centraux, eux aussi au nombre de 4, et l’on visite la base secrète où ils vont passer l’essentiel de leur temps. Une base nommée Wildfire, qui s’étend sur 5 niveaux souterrains dissimulant une technologie incroyable. Le jour 3, d’une durée assez similaire, nous plonge viscéralement dans l’expérience que va mener de front le groupe de cerveaux. Et le jour 4 correspond au final paroxystique tant attendu. Tout au long du film, l’heure est souvent rappelée par le biais d’une horloge ou une indication du moment de la journée, accentuant cette impression de course contre la montre.

Quatre cerveaux

Chacun des scientifiques a sa spécialité et également sa personnalité propres. Une complémentarité qui permet, à défaut d’osmose, une confrontation des idées, des remises en question. Des personnages taillés sur mesure qui, par leurs actions et réactions jouées à la perfection, nous impliquent en permanence, et l’on a vraiment la sensation de les côtoyer et d’apprendre en même temps qu’eux tous les mystères de cet organisme : matière vivante ? virus ? entité extraterrestre ? C’est un élément infiniment petit mais pourtant mortel qui est l’objet de toutes les attentions. Comment une cellule uniquement visible au microscope peut-elle représenter une telle dangerosité ? Des tests sur des animaux permettent des découvertes successives, mais le fait que deux humains que tout oppose (un bébé braillard et un vieillard malade) soient toujours en vie dépasse tout entendement. Tout l’art du dévoilement lent mais progressif de l’étude distille un suspense passionnant qui provoque une réaction en chaîne qui ira en s’accélérant.

L’art du détail

Si les effets spéciaux n’envahissent pas l’écran de manière ostensible (pas de scène d’espace inutile ni de gadget spatial en vue), c’est uniquement pour servir le propos qui se situe à une échelle toute autre. Le soin apporté au design des décors, aux matériels technologiques et aux diverses imageries graphiques, informatiques et didactiques sont, pour un métrage datant de 1971, proprement somptueux de modernisme. Savoir que Douglas Trumbull (2001, Blade Runner, Star Trek le film…) est l’artisan responsable de l’aspect visuel du film explique indéniablement cela.Mais la prouesse réside dans la représentation d’éléments minuscules crédibles ainsi que leur agrandissement et leur analyse, censés correspondre à quelque chose de non-connu. Un jeu d’enfant en 2020 peut-être, mais pas 50 ans auparavant !
Techniquement parlant, Robert Wise use plus que de raison de l’effet de double focale dans ses plans où des personnages, pourtant éloignés dans la profondeur du champ, sont tous nets. Mais plutôt que de lasser, l’impression qui en ressort instaure un style original et une vraie force de mise en scène qui joue avec nos sens : l’impression que rien ne peut nous échapper, que toute expression, tout geste d’un protagoniste a son importance. La technique du split screen est également utilisée à quelques reprises, mais d’une manière peu habituelle : en parallèle des images en mouvement, des plans fixes se succèdent pour mieux imprimer la mémoire.
Ces astuces cinématographiques, dont De Palma a su exploiter à merveille le potentiel, amplifient le sentiment de proximité, d’intimité et rendent les situations et la tension vraiment palpables. Comme si un microscope nous était mis à disposition, afin que notre regard ait accès à toutes les informations, même les plus infimes.

Film intemporel

Pourquoi Le Mystère Andromède reste-t-il un grand film ? Est-ce pour le questionnement judicieux qu’il pose sur les actions effectuées par l’homme, apprenti sorcier à ses heures ? Pour les certitudes dont il peut vite se convaincre en dépit du bon sens ? Pour la désinformation et la manipulation de la vérité ?
Vous l’aurez deviné, pour tout cela et bien plus encore. Car au final, malgré les erreurs commises et les erreurs évitées, qui nous rappellent que dans un temps court qui ne permet ni recul, ni projection réelle, la mesure des propos est de mise et que l’usage du conditionnel est souvent plus prudent. Robert Wise s’empare de son sujet d’une manière universelle telle que celui-ci reste toujours d’actualité et pourrait bien le rester longtemps encore. De manières naïve ou spectaculaire, le cinéma comme la littérature ont toujours joué un rôle de mise en garde, de révélateurs de nos peurs, propices à une vision d’un futur des plus plausible. Michael Crichton, George Orwell, Ray Bradbury, Stanley Kubrick, James Cameron ou John Carpenter pour ne citer qu’eux, ont chacun à leur manière imaginé un futur pour l’humanité, souvent déshumanisé d’ailleurs. Que la menace vienne du ciel, d’une bombe, des machines, d’un virus invisible, d’un animal minuscule ou d’un ennemi réel, le drame de toutes ces histoires, c’est que c’est bien souvent l’Homme qui reste le plus grand danger pour l’Homme…