Mārama
Horreur gothique māorie
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Projeté lors du dernier Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg début octobre 2025 (ainsi que dans de nombreux festivals, et ce mois-ci au BIFFF), Mārama nous avait séduits au plus haut point, par sa puissance esthétique d’abord, d’une noirceur gothique aigüe, puis par son propos brûlant, convoquant l’histoire coloniale britannique et les spectres d’une civilisation māorie violentée, exploitée, décimée. La présence du réalisateur néo-zélandais Taratoa Stappard, dont c’est le premier long-métrage, avait achevé de nous convaincre des intentions ambitieuses de ce film radical. Si 2026 n’est pour l’instant pas une grande année pour le genre, la sortie annoncée pour ce 22 avril est une bénédiction pour les amateurs d’œuvres horrifiques singulières flirtant avec le fantastique. Si vous êtes lassés par les sagas screamesques et même par les rageux de Danny Boyle, laissez-vous emporter par ce voyage aux confins du temps et du monde qui vous procurera des sensations autrement plus viscérales et émotionnelles.
Invitation au voyage
Mārama joue franc jeu dès sa scène introductive. Une femme agenouillée, au menton ensanglanté, hurle sa colère dans une fureur sourde. Quelques instants plus tard, cette même jeune femme descend d’une diligence, déposée dans le Yorkshire après un long voyage depuis la Nouvelle-Zélande. Invitée par un certain Thomas Boyd quelques semaines auparavant par l’intermédiaire d’une lettre lui déclarant avoir des informations capitales à lui révéler, la voilà plongée dans la campagne anglaise. Nous sommes en 1859. Arrivée dans la maison de son hôte en pleine nuit, elle ne trouve qu’une maison vide, et dans la frêle lueur d’une allumette, elle est confrontée à une vision inquiétante, qui sera loin d’être la dernière…
Voyage sans retour
Elle finit son périple dans un immense manoir, occupé par Nathaniel Cole, ancien baleinier, un gentleman élégant et accueillant, qui lui offre son hospitalité. Au fait de sa venue, il est conscient que malheureusement, pour une femme telle que Mary, il ne lui sera pas possible de repartir rapidement et encore moins de trouver un emploi ou un logement. Lorsqu’il lui annonce que Boyd est décédé de la syphilis depuis plusieurs mois, elle n’a d’autre choix que d’accepter. Méfiante de prime abord, elle se laisse convaincre par l’apparente sincérité de l’homme et par sa connaissance étonnante de la culture et du langage māoris. Il lui propose de s’occuper de sa petite-fille de 9 ans, Anne.
Reflets de femmes
Toutes deux nouent rapidement une amitié, ressentant comme une sorte de lien commun qui les unit. Anne, tout comme Mary, n’a pas connu sa mère. Mary continue d’avoir des visions, celles-ci se révélant de manières très diverses : pendant un cauchemar, lors d’une rencontre, devant un miroir, en touchant un objet. Elle se voit dans d’autres lieux, peut-être dans d’autres temps. Les visions sont à la fois limpides et confuses. Au fil de l’histoire, des réponses vont éclairer les interrogations du personnage (et celles du spectateur). Des révélations terribles pour certaines, totalement abominables pour d’autres, qu’on se gardera de révéler ici, et qui mèneront vers une effusion de violence implacable.
Quête identitaire
Fruit d’une mère māorie et d’un père anglais, Taratoa Stappard est natif de Nouvelle-Zélande. Si la question de son identité est donc une évidence et se reflète dans le film (et sûrement dans le personnage de Mary/Mārama), la recherche plutôt récente de son héritage et de son histoire se retrouve également dans ce premier long-métrage qu’on pourrait qualifier de cri du cœur. La rage qu’exprime son personnage féminin est d’une authenticité rare. Comme une incarnation de ce pays lointain, Mary dénonce et règle ses comptes avec l’envahisseur qui, des années plus tôt, s’est octroyé le droit de s’approprier une terre, un peuple, une langue dans le but de les apprivoiser, les dominer et finalement les pervertir.
Tenir tête
En guise d’introduction qui présentait le contexte du film à venir, Mārama débutait par quelques phrases dont celle-ci : “Pour avancer vers notre avenir, nous devons comprendre notre passé”. A l’issue de moins d’une heure trente d’une densité brute, il en ressort une œuvre à la résonance contemporaine évidente, une fable qui nous rappelle combien il est important de ne jamais oublier de regarder derrière soi pour déjà mieux comprendre le présent. L’Histoire nous a montré maintes fois comme elle parvient à répéter les mêmes folies, motivées par une soif de découverte, de conquête, d’expansion et de possession. L’histoire de Mārama a été complexe et éprouvante à regarder, portée par une actrice au talent indéniable, Ariāna Osborne, dont le seul regard en dit bien plus qu’un dialogue. Nous sortons indemnes de la salle, la tête remplie d’images fortes et un peu plus déterminés à toujours garder un oeil vers le passé, et l’autre vers le futur.