Texte : Nicolai Laros - 10 juillet 2020

L’Île du Docteur Moreau (1996)

Ce deuxième remake d’une histoire archi-connue de HG Wells, venant après les films de Erie C Kenton (1932) et Don Taylor (1977), s’annonçait sous les meilleurs auspices : produit par Edward Pressman (Wall Street) et confié aux bons soins du jeune prodige Richard Stanley (Hardware et Dust Devil), celui-ci avait la ferme intention de redonner ses lettres de noblesse à un sujet encore et toujours fort actuel: la manipulation génétique.

Déjà au cœur de ses précédents efforts, le retour aux sources de la vie, à l’état tribal et les conséquences que cela implique sur un microcosme dans lequel la véritable bête n’était pas forcément celle que l’on croit, avait d’emblée tout pour séduire ce cinéaste Sud-Africain ayant fait ses armes en Angleterre.
Et c’est ainsi que débuta le tournage, une aventure catastrophique qu’il n’oubliera pas de sitôt: alors que tout le matériel et les équipements électriques sont débarqués sur une île au large de la NZ, le sort s’acharne déjà sur l’équipe. D’abord par le biais de conditions climatiques calamiteuses, puis de pannes répétées et enfin d’un accident qui fit perdre la vie à deux techniciens. Pour couronner le tout, les rushes sont loin, mais alors très loin de satisfaire les créanciers! Et ils ne manquent pas l’occasion de le faire savoir illico à Stanley.
Tout est à refaire! Mais ce sera dès lors sans l’initiateur du projet, que la production débarque au bout de ces deux semaines de travail extrêmement couteux. 

Il est remplacé au pied levé par le vétéran John Frankenheimer (Seconds, Grand Prix), un habitué des tournages casse-cou dont l’expérience se révèle essentielle pour mener à terme les prises de vues dans les délais impartis.
Ce bref rappel des faits permet donc de mieux comprendre le contexte houleux de la genèse du film. Il explique aussi en grande partie son échec public, qui n’eut alors nul égard vis-à-vis du résultat fini, tout comme la critique.
Pourtant, une fois les passions retombées, que reste-t-il aujourd’hui avec plus de recul de cette dernière mouture en date de l’Île du Docteur Moreau? Force est de reconnaître que le temps, ainsi qu’un director’s cut mieux équilibré permettent de revoir un jugement bien hâtif, voire même la mise en évidence d’indéniables qualités; pour une fois, on serait même tenté de dire que le temps a largement joué en faveur du métrage.
Il y a d’abord cette ambiance réellement étrange qui s’installe durablement en une heure quarante de projection: le maquillage blafard et l’interprétation haute en couleur de Marlon Brando, investi et parfaitement crédible en scientifique se prenant pour Dieu, y contribuent largement. Certaines scènes tordues comme celle à l’esprit très « Austin Powers », où l’homme le plus petit du monde joue du piano sur celui de Brando et abordant la même défroque, sont indéniablement réussies. Mieux encore : totalement autres. Fairusa Balk tient quant à elle là le rôle de sa vie: elle est à la fois lumineuse, vénéneuse voire bestiale, mais surtout séduisante et hypnotique (sa scène de danse sous la pluie). La magie opère. Val Kilmer, tout juste auréolé du succès de son meilleur rôle au cinéma dans Heat de Michael Mann, compose un Montgomery lunaire mais parfaitement en accord avec l’esprit de l’ensemble.
D’autre part, bien que classiques, les maquillages de Stan Winston (Predator) sont toujours très efficaces et soulignent parfaitement l’animalité profonde de ces pauvres hères appelés les bons « enfants du docteur ».
En fait, tant la mise en scène très fluide et l’histoire parfaitement retranscrite du modèle littéraire nous tendent un miroir glaçant de ce que la science peut engendrer comme paradoxes mortels, l’homme n’étant jamais à la hauteur ici des enjeux pourtant si « humains » de l’ensemble…
Du coup, cette troisième mouture, certes imparfaite, parvient sans mal à se nicher en bonne place dans l’esprit du cinéphile averti, qui ne manquera d’ailleurs pas de déceler d’étonnantes similitudes avec un film qui venait de cartonner deux ans auparavant : un certain Jurassic Park de Steven Spielberg. Ce qui permet de constater que la comparaison des deux films se justifie à plus d’un titre, et qu’elle ne s’avère pas forcément être en la défaveur de celui que l’on croit. Une réhabilitation du film de feu John Frankenheimer et Richard Stanley s’impose donc, même si c’est finalement ce dernier qui aura le plus de mal à s’en laisser convaincre. Pour comprendre son rejet total du film, le cinéphile a le loisir de se laisser guider sur le plateau lors du tournage, en présence d’un Richard Stanley grimé pour échapper à la vigilance de l’équipe, dans le tétanisant documentaire sur le tournage intitulé Lost Soul : The Doomed Journey of Richard Stanley’s Island of Doctor Moreau, levant immédiatement le doute quant à la nature profondément hybride du film. Un gage de qualité pour une œuvre dont c’est bien là le sujet central, non ?