Texte : Nicolai Laros - Illustration : Alexandre Metzger - 4 juillet 2020

Poltergeist II : The other side

Fantômes et Indiens

Si le film Poltergeist II: The Other Side est sans hésiter le film avec lequel je commencerais cette virée dans la terrible Zone Sinistrée, il y a bien des raisons à cela.

Comment tout a commencé

Petit retour en arrière. Imaginons-nous être en 1988. Fabien, un pote du collège, venait de m’inviter chez lui. Ce gars s’y connaissait plutôt rayon ciné grâce à l’abonnement Canal + de ses parents.  Alors que l’après-midi avait commencé comme ça, de façon anodine, une simple aprèm entre potes, Fabien me demanda soudain : « Hey, Nico, T’as envie de voir un film ? Quoi-comme ? Poltergeist II, tu connais ? Il y a plein de trucages, d’effets en tous genres. Tu devrais aimer !»

J’avais effectivement entendu parler de ce film. Lorsque j’en avais parlé, les réactions autour de moi avaient été du style : «Poltergeist 2, ouais. Je l’ai vu avec ma sœur l’autre soir sur Canal +.  Attention mec, ce film, c’est vraiment nul de chez nul ! La vache : tout l’inverse de Poltergeist. Parce qu’attention, le premier : wow ! Qu’est-ce qu’il ma fichu la trouille ! Mais le 2…  il pue. Sauf cette scène, là, celle du vomi de monstre, sauf….» Quelqu’un a vomi ? Quoi, un monstre ? Bizarre. Soudain, l’envie d’en juger par moi-même était devenue plus forte que les préjugés pour une raison simple : je voulais voir comment l’équipe du film avait fait ça !

Pour mieux arriver à comprendre cette drôle de curiosité qui me rongeait inlassablement, il faut savoir que la contre-culture m’attirait alors intensément, notamment et surtout parce que mes parents l’exécraient tant. Le cinéma d’horreur est rapidement devenu « mon havre de paix ». 

D’ailleurs, une revue de cinéma fantastique, le Mad-Movies, que j’avais pris l’habitude de lire, que dis-je, de dévorer des yeux, avait publié quelques images bien intrigantes du film en question. Les peintures de pré-production d’un certain HG Giger, le père artistique de l’Alien, vues dans un ouvrage sur le film de Ridley Scott, avaient fini par avoir raison des réserves restantes. Toujours est-il  que je n’avais pas encore vu l’opus inaugural signé Tobe Hooper en 1982. « …Et ça se laisse voir sans connaître le premier ? » Réponse affirmative. « Ok, si tu l’as en cassette, j’aimerais bien le regarder! Go !»

Une heure trente et une minutes plus tard, Fabien et moi faisions encore face au petit téléviseur installé dans sa cuisine quand le magnétoscope se coupa. Pendant tout le film, mon hôte était nerveux, un peu comme s’il avait envie sans cesse d’arrêter le magnétoscope. Il craignait visiblement quelque chose. Mais quoi ? Le retour de ses parents ? Que je déteste le film ? « Alors, t’en as pensé quoi ?… » me demanda-t-il, un peu fébrile, mais cela lui correspondait bien. 

Était-ce alors un malaise que je ressentais par rapport à ce que je venais de voir ou juste le besoin de délier enfin ma langue pour me délivrer d’un véritable poids ? Toujours est-il que les mots « vraiment nul » et « il pue » me revenaient sans cesse à l’esprit… entrecoupés d’images qui me hantaient : Un révérend revenu d’entre les morts toque à une porte d’une la grande demeure familiale typiquement américaine. Une femme, environ la quarantaine, se présente dans l’embrasure de la porte … Il pleut fort au dehors. L’homme lui parle pendant que les gouttes d’eau perlent sur sa peau parcheminée, ses quelques cheveux restants se collent sur son crâne dégarni, ses traits se creusent à vue d’œil… alors qu’il essaie de convaincre Diane Freeling (Jo Beth Williams) de le laisser entrer, des mouvements lents et quelque peu désarticulés trahissent son grand âge. Et mettent peu à peu en évidence ses intentions morbides en laissant aussi le visage de l’acteur Julian Beck –alors rongé par le cancer qui aura raison de lui à la fin du tournage- se muer par ces eaux purificatrices en expression même de la décrépitude physique : la mort ! Des images très fortes, oui même tétanisantes pour ce jeune spectateur novice que j’étais, et qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire cinéphilique. 

Cette ultrasensibilité qui fait sens

Pour moi, enfant, la fiction avait en quelque sorte rejoint la réalité car l’impact émotionnel de ce que  je venais de vivre était si intense que je revivais sans cesse les mêmes images. Tout comme le personnage principal, c’était pour moi l’occasion d’une confrontation viscérale avec le révérend Kane, spectre mort-vivant en quête de passage vers l’au-delà : l’image du Mal incarné ! Le harcèlement de la petite Carol-Ann (Heather O’Rourke), symbole d’innocence et de pureté, capable à la fois d’attirer et de converser avec les défunts, ce afin de retourner vers la lumière et qu’il perpètre sans le moindre état d’âme, en essayant de la manipuler et de la corrompre, m’avait profondément impacté.  Horrifié même.  Dès lors je savais que ce visage venu de l’enfer ne me quitterait plus, qu’il ne cesserait de me hanter encore longtemps… et ce, curieusement, pour mon plus grand plaisir!

Et oui, malgré la surprise ressentie, le choc dû aux qualités évidentes du film, l’émerveillement par rapport à certains plans mais surtout la trouille bleue qu’il m’avait fichu, m’avaient totalement ravi. Mon impression globale était tellement différente de celle des autres que je me sentais investi d’une mission : rétablir un peu d’ordre dans le chaos des avis en défendant bec et ongle ce fabuleux film d’épouvante que je venais de découvrir.  

Oui, il y avait bel et bien quelque chose qui « pue » dans ce film. Et de plus concret qu’on puisse le croire : la mort… Une odeur vraiment tenace, de celles qui collent à la peau et qui marquent durablement les sens.

Une expérience unique, glaçante, mais aussi enfantine et magique

A l’époque déjà,  en lieu et place d’un film « vraiment nul », je venais donc de vivre une expérience unique, glaçante, mais aussi enfantine et magique. Entre des plages plus posées montrant la famille Freeling (Steve, le père – Graig T.Nelson – et Robbie, la mère  – Oliver Robins -) essayer de faire le deuil des évènements passés (quelques flash-backs judicieux permettent au spectateur de suivre sans souci) avec « celui qui fait danser les papillons » (l’indien Will Sampson de Vol au-dessus d’un Nid de Coucou),  les accords de cette musique à la fois si inquiétante, si envoûtante et unique de Jerry  Goldsmith (déjà en poste sur le premier film) préparaient efficacement le terrain au déchaînement des forces de l’au-delà. Et quel déchainement : entre un appareil dentaire qui prend vie pour lover Robbie dans une sorte de cocon de fils de fer au plafond, un pic rocheux improbable et érigé vers des cieux lentement encerclé par d’étranges nuages qui semblent animés d’intentions maléfiques, des bras cadavériques sortis de nulle part et saisissant Diana pour sous terre et de multiples spectres incandescents siégeant sur le pas de porte, la société Boss Films de Richard Edlund, connue entre autres pour avoir travaillé sur 2010, L’Année du Premier Contact  et Alien3, s’en donnait à cœur joie… avec une nomination aux oscars bien méritée à la clé. 

Mais la meilleure scène, que dis-je, LA scène du film, celle qui allait m’empêcher pour toujours de regarder une bouteille de Tequila avec une lamelle de citron de la même façon qu’avant, met aux prises Steven avec ses propres démons intérieurs : affalé sur le divan, laminé par les efforts pour protéger sa famille de forces qui le dépassent allègrement, le bon père de famille finit par se saisir de sa bouteille en guise de réconfort. Un zest de citron tourne sur lui-même à l’intérieur… mais petit à petit, sans qu’il s’en aperçoive, en lieu et place de l’agrume, c’est un ver qui louvoie au fond, visible  de nous autres seuls spectateurs. Tout comme cet œil, son œil ( ?) qui, subitement, s’ouvre alors que Steven laisse goulûment couler le contenu de la bouteille dans son estomac. Étrangement, il ne remarque rien en l’avalant. Mais il n’est plus le même, son air de père de famille légèrement torché a déjà mué, prenant les traits caractéristiques d’un fou illuminé justement parfaitement mis en lumière via la splendide photographie de Laszlo Kovacs : le ver est dans le fruit, le danger est dans la maison, la famille ! Sauve qui peut ! Surtout face à cette créature cauchemardesque, fruit de l’imagination délicieusement tordue du peintre suisse, qui s’extirpe alors du gosier  de son pauvre hôte et et dont le faciès révèle quelque similitude avec le visage de Kane… 

Les maquillages de Steve Johnson (Flic ou Zombie de Mark Goldblatt) et du département MakeUp FX de Boss Film atteignaient là une apogée viscérale et organique à laquelle rien ne m’avait préparé ! Un grand merci au passage pour les médisants qui critiquent sans cesse la qualité des trucages du film : la surprise n’en a été que plus grande ! Et effectivement, quelle scène que cette « scène du vomi ! ».