Texte : Nicolai Laros - 9 novembre 2020

La Mouche

L’Expérience Interdite selon Saint David

Seth Brundle (Jeff Goldblum) est décidément un scientifique bien à part: auto-convaincu qu’il est de son génie, il n’a pas hésité à exploiter scrupuleusement les fonds mis à sa disposition par Bartok Industries pour développer bien au-delà de l’imaginable d’étranges recherches sur la téléportation de biens matériels. Et devinez quoi, le bougre y est finalement parvenu!
Fier de cet accomplissement majeur –synonyme au passage de révolution technologique encore impensable il y a peu/de pas de géant pour l’humanité entière- il jette rapidement son dévolu sur Veronica Quaife (Geena Davis), une jeune et jolie journaliste quelque peu arriviste à la vie sentimentale, disons… mouvementée.
C’est précisément dans ce contexte plus « intimiste » que Seth Brundle va finalement parvenir à perfectionner ses télépodes au-delà de l’imaginable; et réussit ainsi l’impensable, à savoir téléporter pour la première fois de la matière organique d’un endroit à un autre de l’espace!
Mais dans cette frénésie créatrice qui s’empare alors de lui, n’aurait-il pas omis un infime détail? A savoir ce fameux grain de sable qui, mieux que tout, sait gripper les mécaniques parfaitement huilées… D’ailleurs : grain de sable, vraiment? Pas plutôt cette mouche dont la seule forfaiture était de se montrer un peu trop curieuse?…. Pas sûr qu’elle ne regrettera pas le voyage…Bzzzzzzz

Si chaque grand nom du cinéma fantastique peut se targuer d’avoir une « patte » qui n’appartient qu’à lui, David Cronenberg reste très certainement l’explorateur le plus cérébral d’un concept fascinant qu’est celui de l’« horreur organique ». L’alliage parfait du corps et de l’esprit: un paradoxe en soit? Bien au contraire…
Avec La Mouche en 1986, ce cinéaste si singulier s’attèle ainsi pour la première fois à un projet de remake. Et pas des moindres puisqu’il ne s’agit ni plus ni moins que de celui d’un classique de 1958 mis en scène par l’Allemand Kurt Neumann, à savoir La Mouche Noire.
Ce film raconte à peu près la même histoire qu’ici, à savoir celle d’un savant incarné cette fois-ci par David Hedison et dont le corps va être confronté à une série d’altérations suite à une expérience interdite.
Un sujet récurrent de toute bonne SF donc et que le film de 58 illustre certes sans génie mais avec un savoir-faire indéniable.
D’ailleurs, pour être franc, le concept même de « remake » ne passionne à première vue pas vraiment le principal intéressé. Ainsi, lorsque Brooksfilm (la société de production de Mel Brooks, l’homme derrière Elephant Man de David Lynch) décide de remettre au goût du jour le sujet, il s’interroge légitimement sur l’intérêt de la chose: pourquoi refaire ce qui a déjà été fait, et surtout sans véritable raison valable?… et c’est dans cette question bien légitime que se trouve comme souvent le début de la réponse; ce qui change en effet un peu la donne ici, c’est que le futur réalisateur de Faux-Semblants (1989) n’est donc visiblement pas un grand fan du film d’origine auquel il reproche un manque évident d’ambition, même pour son époque. The Fly version 1958 une simple série B? Un jugement quelque peu sévère pour un film qui parvient aisément à s’affranchir d’une étiquette si réductrice. Mais du coup, le projet l’intéresse d’autant plus que le matériau de base lui offre concrètement la possibilité d’explorer bien plus en détail des concepts à peine effleurés dans l’original, sans omettre d’y apposer sa propre marque de fabrique reconnaissable entre mille…
Au-delà d’une mise en image qui remet l’ensemble au goût du jour de manière on ne peut plus stimulante, Cronenberg n’a pas son pareil pour décrire une galerie de personnages plus borderline les uns que les autres. Pourtant, il n’y en a que trois! Jugez-en par vous-même; honneur aux dames!
Commençons ainsi par la jeune et jolie journaliste campée par Geena Davis, Véronica Quaife, qui ne porte de prime abord, admettons-le, pas d’autre intérêt au « poireau scientifique » que celui d’ordre strictement professionnel. Une fois saisie la portée de ce qu’elle découvre d’ailleurs simultanément avec nous autres spectateurs (et qui nous laisse coi pour d’autres raisons…), à savoir l’opportunité d’un scoop d’enfer, elle va cependant bien vite vivre là une expérience sensitive inattendue et déconcertante. Une expérience comparable à une sorte de « yoyo émotionnel » régie par le principe de « répulsion-attraction ». Et plus précisément tant en ce qui concerne à la fois la portée dramatique des premières tentatives de téléporter de la matière vivante (la Babouin en fera d’ailleurs les horribles frais) que dans son rapport de plus en plus intime, physique, avec le personnage passablement allumé campé par un Jeff Goldblum au firmament de son art ; si elle s‘avère ici vecteur de sexualité, il s’agit sans hésitation d’une sexualité d’autant plus importante pour l’évolution de l’intrigue que celui avec lequel elle passe la nuit semble effectivement « ne pas sortir trop souvent » pour pouvoir en vivre concrètement ailleurs que dans son imagination fertile.
Ce que la jeune arrogante souligne d’ailleurs via sa ligne de dialogue clé au début du métrage; un aspect loin d’être anodin car si le profil du scientifique répond effectivement à certains codes balisés (sa tenue vestimentaire, son élocution, sa chevelure jusqu’à son physique avec ces yeux globuleux qui semblent rivés en permanence sur un écran d’ordinateur…) qui n’en font pas vraiment un séducteur de premier plan, son indéniable potence va néanmoins trouver le moyen de « sexe primer »… à savoir s’exprimer pleinement et librement : enfin! Et ainsi, de fil en aiguille, lui permettre de comprendre ce qu’il a omis d’essentiel en nourrissant sa machine à l’AI galopante (à tel point que Seth lui parle comme à…une femme!) de données diverses. Ainsi, elle peut également passer ce cap décisif qui l’empêchait de téléporter de la matière organique…
C’est donc au contact de la « femme » sexuée du récit, Veronica Quailfe, que l’ « homme-puceau » Seth Brundle va paradoxalement se mettre à voler, au propre comme au figuré.
A ce stade, il n’est pas inutile de mentionner que l’amant de cette femme, à savoir Stathis Borans (John Getz) qui n’est autre que son rédacteur en chef de patron, joue lui aussi un rôle essentiel dans cette équation relationnelle d’une précision quasi chirurgicale: en effet, là où l’on pourrait s’attendre à ce que le scénario le dépeigne schématiquement comme un simple ex plus possessif et hargneux que la moyenne car endossant ici la défroque du cocu de l’histoire (quoique…), Cronenberg a l’intelligence de renverser subitement (et subtilement…) la donne en cours de route; en effet, lorsque l’irréparable se produit, cet « homme sexué » ne se détourne alors pas du drame (ni de la dame) terrible qui est en train de se jouer devant lui et recouvre ainsi aux yeux du public ce semblant d’humanité qui lui faisait tant défaut depuis le début de cette tragique histoire… Il en sera d’ailleurs aussi la principale victime car vulnérable ainsi, ce qui ne l’empêchera toutefois pas de revenir brièvement pour les besoins de la suite directe de ce film, à savoir la trop souvent mésestimée (alors que vraiment très honorable) Mouche 2 due à l’expert du latex qu’est Chris Walas (1989). Mais ceci est une autre histoire…
Ce qui nous amène donc enfin à considérer le personnage principal de The Fly 1986, à savoir le malheureux Seth Brundle. Là encore, malgré les archétypes du bonhomme, le metteur en scène s’amuse avec une dextérité hors du commun à brouiller davantage encore les cartes: tout scientifique absorbé par son travail qu’il est, l’interprétation de Jeff Goldblum parvient à le sexualiser malgré tout, un peu comme un jeune en pleine crise d’adolescence : en effet, ne le voit-on pas, malgré la pique envoyée par celle qui vient de tant lui taper dans l’œil, repartir l’instant d’après de plus belle en « chasse »? Donc effectivement auto-convaincu par sa supériorité et donc par son charme, il n’a pour ainsi-dire rien à perdre et échappe ainsi de peu au cliché sur patte qu’il aurait très bien pu incarner : Seth Brundle n’est résolument pas un homme passif vivant sur la face cachée de la lune…
Une fois la conscience acquise que rien ni personne ne peut l’empêcher d’atteindre son objectif, son humanité vacille autant que celle de la froide et calculatrice Veronica Quailfe parvient alors à s’exprimer de mieux en mieux, toujours par petites touches successives et délicates. Un joli contraste opère dès-lors, orchestré par un cinéaste visuellement et narrativement en pleine possession de ses moyens: la splendide photo contrastée de Marc Irwin (Chromosome 3, mais aussi Robocop 2 d’Irvin Kershner) souligne alors on ne peut plus justement les zones d’ombres et de lumières physiques et psychiques qui rivalisent d’ingéniosité pour se répandre à l’image jusqu’à s’unir en une toile de maître. Décidément, c’est très impressionnant. Le visionnage en BluRay est dès-lors donc fortement recommandé afin d’intensifier l’expérience: puissant…
Mais ce qui déconcerte le plus dans ce qui suit, c’est cette propension du personnage de trouver son compte dans l’horreur absolue de la situation. En effet, malgré la métamorphose progressive de son « corps d’homme » en « autre chose » d’inqualifiable et de repoussant, Seth Brundle affirme à qui veut bien l’écouter qu’il se sent plus « vivant » que jamais! L’altération physique en plusieurs stades conçue par un Chris Wallas, qui n’aura d’ailleurs pas volé son Oscar, dépeint ici une sorte de tumeur vivante, un cancer d’un genre nouveau. L’horreur est organique et psychologique, totale. Le pourrissement de l’enveloppe charnelle, telle la chrysalide qui entoure le papillon en devenir, est inéluctable. Et pourtant… on est loin de se douter de ce qui va suivre!

La Mouche est bel et bien à tous les niveaux un authentique film de David Cronenberg, un Roller Coaster qui convie le spectateur souvent médusé à assister ni plus ni moins qu’à la naissance d’une nouvelle forme de vie.
Soulignée de la manière la plus juste et sensible qui soit (rarement aura-t-on enduré pareil calvaire AVEC un personnage science-fictionnelle qui parait pourtant si réel), en se passant parfaitement de l’esbroufe habituelle des suites-remakes (même les SFX visuels de Dreamquest Images sont des plus discrets, c’est dire), elle atteint pourtant son apogée dans les dernières minutes du métrage.
Là, dans ces instants au-delà de l’horreur humaine, n’y voit-on pas au moment de sa téléportation finale la créature « Brundle-Mouche » fusionner avec une partie du télépode endommagé pour devenir un « Brundle-Mouche-télépode » à la fois déconcertant, terrifiant et pathétique? Une image si douloureuse que le subconscient du spectateur interprète à sa guise et qui renvoie illico aux autres merveilles du réalisateur, à commencer par le fascinant Vidéodrome avec James Woods et Debbie Harry en 1983.
Dans The Thing de John Carpenter, on nous conseillait bel et bien de ne pas perdre de vue le ciel : « Watch the skies » nous disait-on ! Et si le danger de la SF moderne ne venait finalement pas de l’espace infini et glacial, mais bel et bien du nôtre, si fini et plein de vie que nous omettons souvent dans notre hybris de scruter ce (et par extension ceux…) qui nous entourent à tout instant.
C’est peut-être là que se jouera bel et bien notre avenir en ce bas monde. Et tout nous porte à croire que cet ultime avertissement constitue bel et bien un cri du cœur d’un Cronenberg plus humaniste que jamais pour ne pas se résoudre à dépeindre notre anéantissement total. Mais qui l’a vraiment entendu? « Dans l’espace, personne ne vous entendra crier »… sur Terre non plus, d’ailleurs.