Texte : Nicolai Laros - Illustration : Alexandre Metzger - 5 août 2020

Aliens

This time it's war !

Commençons si vous le voulez bien par une question : avez-vous fait bonne route jusqu’ici? J’espère que votre lecture vous permet petit à petit de mieux comprendre le voyage auquel nous vous invitons sur Split-Scream et en quoi il se distingue un peu de l’approche critique pure.
Après donc cette célèbre série de longs-métrages mettant aux prises la famille Freeling avec ses démons, je vous invite maintenant à changer de genre tout en gardant confortablement les pieds dans cette deuxième partie des « glorieuses années 80 », comme se plaisent à dire nombre de nostalgiques de cette époque.

Et effectivement, ces années-là avaient bel et bien une saveur toute particulière; la technologie venait tout juste de faire un grand bond en avant grâce à la vidéo. Et c’est dans ce contexte précis que les portes du cinéma fantastique, d’horreur et de science-fiction se sont ouvertes dans le cadre privé; par l’avènement de la VHS, Les allers-retours dans les vidéoclubs français bien fournis en la matière devenaient de plus en plus fréquents… Cocorico!
Tous ces films étaient donc à ma portée grâce au magnétoscope que je venais d’acquérir. Après tous ces efforts pour y arriver, le réconfort, car en tenant bon contre vents et marées, j’avais enfin la possibilité de les visionner où bon me semble! Comble du bonheur, je pouvais maintenant enregistrer ceux qui passaient à la télé; ce nouveau terrain de jeu paraissait alors offrir des possibilités sans fin!
En tous cas, on peut dire que La « révolution » était bel et bien en marche à la maison… Inespéré quelques temps avant seulement!
Dans un contexte de guerre froide familial malgré tout, mais qui semblait alors se détendre quelque peu, un nouvel univers filmique célèbre allait rapidement devenir pour moi une pierre angulaire de ma cinéphilie. Encore fallait-il juste passer un peu outre le contrôle parental de rigueur…

A perdre Aliens ?

Dans les années 80, il y eut bien une série emblématique de films qui renouvela de fond en comble l’imagerie de la SF à tendance horrifique par son approche autrement plus « plausible » par son look industriel, « scientifique » et « adulte » que jusqu’alors.
Oui, cette nouvelle série de films auxquels je fais allusion ici n’est nulle autre que la saga Alien, ce monument de SF hardcore. Et ces expériences-là, contrairement aux précédentes, étaient quant à elles bel et bien préméditées: j’avais toujours voulu les voir… mais que valaient-elles réellement? Étaient-elles à la hauteur de leur réputation? Des questions existentielles finalement sans véritable fondement…
Quoiqu’il en soit, saisir enfin cette opportunité représentait aussi une occasion en or de tester les avantages de ma toute nouvelle carte de vidéoclub.
Juste après avoir mis les pieds dans l’ «antre de la folie », un bouiboui de Biarritz, l’employé maison me tendit par une belle après-midi du mois de mai 1989, non sans fierté, une resplendissante copie VHS d’Aliens, Le Retour, un film réalisé par un certain James Cameron.
Précautionneux, je lui demandais quand même ce que vaut l’objet en question. Il me jeta juste un regard un peu mesquin, et je m’attendais à subir sa foudre… Il faut dire que je n’étais pas rassuré, me tenant là, dans ce rayon « adulte » avec tous ces films d’horreur aux jaquettes plus explicites les unes que les autres : La Revanche de Freddy, Les Griffes du Cauchemar, Vendredi 13 une Nouvelle Terreur, Piranha, Enfer Mécanique, Ré-Animator, L’Exorciste, L’Hérétique, j’en passe et des meilleurs… J’avais alors l’étrange impression d’être « observé » dans mon dos! Brrrr….
Toujours est-il qu’il se pencha par-dessus le comptoir, abordant un ton professoral qui ne laissait rien augurer de bon. « Mais bon sang, ce que tu tiens là, c’est Aliens de Cameron, enfin! Prends-le donc, bon sang! » Traduction instantanée: un classique de la SF à voir impérativement pour ne pas mourir bête !!! Son air se faisait de plus en plus insistant et ses yeux roulaient dans leurs orbites. J’avais envie de prendre mes jambes à mon cou… mais la curiosité avait de toute manière déjà pris le dessus, ce bien avant que je ne mette les pieds dans son magasin.
En effet, outre les bestioles fièrement affichées par la jaquette, l’ensemble me renvoyait immédiatement aux articles que j’avais déjà lus sur le film à l’époque. Et ce dans la presse spécialisée qui ornait elle aussi fièrement les étals de nos beaux marchands de journaux, que ce soit par exemple le Mad Movies ou L’Écran Fantastique. D’ailleurs, comment oublier leurs couvertures « choc » et si « provoc » à la fois…Bref, je n’étais pas né de la dernière pluie, non mais!

Un titre pas comme les autres

Par ses multi-rediffusions sur la chaîne Canal +, tout ce qui touchait au film avait déjà eu un écho profond en moi: ALIENS… Ça sonne plutôt bien, admettez-le! Son titre, mais aussi son affiche et les photos au verso: bref, tout me plaisait et j’étais de toute façon venu le récupérer.
« Bon alors, ça t’intéresse ou pas?… » Il y avait maintenant une vraie lueur d’impatience dans ses yeux. « …Si tu le veux pas, repose-le, hein, d’autres clients le prendront sans hésiter! » A ce stade, plus aucune hésitation possible!
Et ce quitte à une nouvelle fois m’attirer les foudres de la censure parentale; un autre « classique d’entre tous les classiques ». Choix cornélien, hélas…? «Tu parles! En avant la musique!». Et puis j’avais encore largement le temps jusqu’en soirée pour élaborer un stratagème « anti-parental » efficace. J’étais de toute façon bien rôdé à ce niveau…
Maintenant, il n’y avait plus qu’à agir vite et bien. D’autant plus que les avis étaient tous unanimes, et ce d’une façon inversement proportionnelle à mes précédentes aventures filmiques.
D’ailleurs, j’y pense à l’instant, cette première suite du classique de Ridley Scott (Alien, le 8ème Passager, donc) a aussi pour particularité d’avoir été réalisée la même année que… Poltergeist II : The Other Side, à savoir en 1986… puisque c’est là le film qui lui rafla l’Oscar! Voilà pour la petite histoire…

Amis de la bonne humeur, bonsoir ! VHS, magnétoscope : moteur !

Pour pouvoir juger sur pièce de la qualité de cette nouvelle aventure spatiale, il fallait juste un peu de suite dans les idées et un mot d’ordre: ORGANISATION! Et très rapidement, après conciliation avec celui qui allait partager ce moment privilégié, le tour était joué: au lieu de le regarder chez moi et de devoir expliquer le pourquoi du comment, nous avions convenu de visionner Aliens, le Retour chez Nico, dans l’immense salon de sa maison. Forcément, vu que nous étions seuls, l’ambiance était au beau fixe, les chips et les sodas fidèles au poste sur la table du salon.
Est-il vraiment utile de préciser que dès lors, la mise en orbite était imminente et que ce fut un autre grand jour pour moi?
Pour nous deux d’ailleurs, déjà accrochés à nos fauteuils, comme si nous nous doutions déjà de ce qui nous attendait… que de bonheur en perspective! Ah, que c’est beau, ces frissons qui parcourent l’échine dans ces moments-là: la délectation cinéphilique était à l’œuvre avant même le début de la séance!
Puis, le moment clé : enfin, le film est lancé… un silence papal se fait, qui n’est d’ailleurs que le reflet de l’ambiance funèbre qui se dégage de l’écran; ce préambule décrit la lente dérive de la capsule de sauvetage du Nostromo dans l’espace intergalactique, minuscule coquille de noix comme portée par la musique si envoûtante de James Horner.
Pour rappel, il s’agit là du vaisseau de forage de la Weyland Yutani à bord duquel un équipage de 7 hommes et femmes avait été décimé par un organisme d’origine inconnue, l’Alien (« l’étranger »), véritable machine à tuer. Dans la confrontation qui s’en suivit, tous y avaient laissé leur peau. Tous, à l’exception de Ripley (Sigourney Weaver) et de Jonesy, le chat d’équipage, qui survécurent miraculeusement via à un ultime réflexe: l’ouverture du sas de décompression afin d’éjecter ainsi la créature infernale dans le grand vide sidéral. Voilà pour ces derniers instants de tension paroxystique avant l’accalmie bien méritée de ce film jalon, Alien, le 8ème Passager (1979), le classique indéboulonnable de Sir Ridley Scott.

De la suite dans les idées

Mais à l’époque, ce film-là, tout comme pour Poltergeist premier du nom d’ailleurs, je ne l’avais même pas encore vu! Toutefois, sans information préalable, nous devinions tous deux que ces survivants si chanceux flottant dans l’espace revenaient forcément d’un lieu sans le moindre espoir de retour: l’enfer…
Dans ce contexte de science-fiction « hard-science », volontiers éloigné d’un futur rétro à la Star Trek, dans lequel la majorité des engins et autres accessoires semblent à priori totalement fantaisistes, Cameron allait dès lors nous faire vivre « sa guerre ». Comprendre « son propre Vietnam » tout en s’inscrivant logiquement dans la continuité de ce qui précède.
Pour atteindre son objectif, encore fallait-il construire son film sur deux actes bien distincts; l’exposition, c’est-à-dire ici l’avant, et l’action, le pendant. Une fois sur les rails, le film ne nous lâcha d’ailleurs plus une seconde grâce à un rythme allant crescendo et une tension de plus en plus étouffante.
Pour y parvenir, il fallait d’abord imposer un univers très précis à l’image et ce dès le premier acte.
Et c’est sur ce plan là justement que les premières images me stimulaient tant: la propension de James Cameron à créer dès cette longue intro d’Aliens un univers futuriste à la fois visuellement attrayant et si crédible par son aspect purement fonctionnel était prodigieuse.
Même avec le recul, que ce soit le vaisseau Sulaco à bord duquel embarquent les marines de l’espace tout comme leur équipement militaire, chaque détail concourt ici à nous plonger dans ce que la SF a de plus moderne et de plus immédiatement identifiable à proposer.
Une petite remarque intéressante: avez-vous noté que l’engin en question ressemble à s’y méprendre à un fusil d’assaut futuriste? Si, si, revoyez le film! Ce clin d’œil intentionnel du cinéaste définit à lui seul l’univers filmique dans lequel nous mettons les pieds ici.
Même le Hoover, cet imposant véhicule de débarquement qu’utilisent nos héros, nous renvoie directement à l’Histoire avec un grand H, à savoir aux vedettes de débarquement de la Seconde Guerre Mondiale.
Du coup, plus loin dans le film, lors des scènes montrant cet engin filer à vive allure sur la planète Acheron, la suspension d’incrédulité (cf. article sur Le Retour du Jedi) tourne sans peine à plein régime.
Elle est de surcroît renforcée par des effets spéciaux sidérants de réalisme. Ce qui n’échappa pas à l’Académie des Oscars qui en récompensa le travail d’orfèvre des techniciens, à savoir le L.A. Effects Group de Robert et Dennis Skotak. En effet, tant les maquettes utilisées que les diverses incrustations optiques, notamment au niveau de ces fenêtres permettant de voir les protagonistes, concourent à parfaire une illusion totale de réalité : « crédibilité, un point c’est tout! » semble avoir été d’un bout à l’autre du film le mot d’ordre d’un James Cameron totalement maître de son sujet.
Un travail de décoration et de conception artistique titanesque duquel le film parvient à tirer parti à chaque instant, à l’instar de son glorieux modèle. Le fruit du hasard ?

Un aller sans retour

L’harmonieuse synergie de talents impliqués m’a immédiatement permis de me sentir à la fois « concerné » et également « ébloui » par ce à quoi j’étais alors confronté; ce que les images du film avaient à m’offrir en permanence, cette Hard-SF ultime, je ne l’avais encore jamais expérimentée nulle part.
Et même si certains plans, comme au hasard lors de la scène d’ouverture avec l’intrusion au cœur de la navette d’un bras-caméra robotisé trahissaient à mes yeux un budget plutôt serré, l’ingéniosité du réalisateur à crédibiliser le moindre détail permettait mon adhésion sans réserve à sa vision. Et c’est bien en cela que son art se différenciait déjà à l’époque de celui de tant d’autres faiseurs en activité, toutes autres productions de ce genre confondues.

Le clou du spectacle

En l’état, Aliens est une date dans l’histoire du cinéma, ni plus, ni moins. Mais pourquoi évoquer ce titre sans mentionner au moins une fois les stupéfiantes créatures qui peuplent film. Alors qu’un Carlos Rambaldi plus inspiré que jamais s’était chargé de donner corps aux créations de HG Giger dans Alien, c’est un certain Stan Winston, tout juste remis de ses prouesses sur un certain Terminator, qui eut le droit de s’y coller cette fois-ci.
Contrairement à son prédécesseur qui misait en permanence sur le danger tapi dans la pénombre pour mieux laisser libre cours à un sens prodigieux du suspense qui n’appartient qu’à lui, James Cameron optait pour la démarche inverse: dans Aliens Le Retour, les créatures seraient donc quasi continuellement sous les feux de la rampe!
Pour que l’effet de surprise puisse continuer à s’exercer sur ce public si avide de frissons, il fallait impérativement un éventail aussi large que possible; en l’occurrence diversifier au maximum la faune des Xénomorphes (leur autre petit nom!), en veillant toutefois au respect de leurs spécificités propres. Si James Cameron a embarqué pour l’aventure, c’est qu’il a de toute façon déjà longuement mûri son approche; avec pour ambition première d’apporter sa contribution toute personnelle à la mythologie de la bête. Et ambitieux, Cameron l’est assurément.
Si le concept « insectoïde » retenu semble à première vue pertinent, il est avant tout en symbiose parfaite avec ce que le spectateur sait de l’alien; en l’occurrence qu’il est d’abord « pondu » comme une larve dans son infortuné hôte et que l’intérieur du vaisseau extraterrestre présente cette bien étrange particularité d’avoir été comme « nidifié » par ce qui s’apparenterait à une sorte de parasite.
Toutes ces impressions se retrouveront développées de manière on ne peut plus stimulante dans Aliens, offrant au passage au film quelques minutes de suspense hors normes; en effet, qui a pu oublier la fameuse scène d’exploration de la base humaine après atterrissage de la navette des marines? Durant ce morceau de bravoure filmique, très respectueux de son homologue, impossible de ne pas ressentir cet étrange malaise que procure la seule vision du lieu de l’action ; plus l’escouade progresse dans les entrailles des facilités humaines, plus la tension monte en découvrant, à la fois admirative et horrifiée, comment l’environnement technologique du site a été « adapté » aux besoins d’un monstre à nul autre pareil.
Et justement! Lorsque celui-ci apparaît enfin, nous constatons immédiatement qu’il se déplace en essaim organisé pour fondre sur sa proie… et surtout avec une dextérité inattendue : d’une mobilité assez réduite afin d’établir au mieux une stratégie de chasse basée sur l’élément de surprise dans Alien, la créature rampe en effet ici agilement dans toutes ces étroites coursives et profite du moindre espace pour s’y infiltrer. Ce qui renvoie aux déploiements Vietcongs lors de leurs raids meurtriers en pleines rizières face à un ennemi américain pourtant bien mieux armé.
L’équipe de Stan Winston, qui compte à l’époque des artistes aussi accomplis qu’Alex Gillis, Tom Woodruff et le sculpteur de génie Shane Mahane, a donc parfaitement su adapter la morphologie du monstre à ses besoins naturels de prédateur: des caractéristiques essentielles pour mieux saisir toute l’ampleur du danger qui rôde à tout instant et à proximité immédiate du commando.
Le Xénomorphe perd ainsi les curieuses tubulures qui lui sortaient du dos et ne porte plus ce heaume caractéristique au sommet de son crâne phallique. Ce qu’il perd en élégance et en dimension sexuelle, il le gagne ainsi en efficacité. Et le résultat à l’écran ne fait pas déshonneur au travail de HG Giger, d’ailleurs parti quant à lui œuvrer sur les créatures de Poltergeist II… un choix amer pour lui.
A cette occasion et n’en déplaise à l’artiste, on peut même dire que Cameron et son équipe réinventent ici une créature pour mieux cadrer au propos guerrier du film. Bien vu, d’autant plus que cela permet au film de comporter des images totalement inédites d’une vie extraterrestre parfaitement crédible et donnant lieu à des tableaux organiques au possible qui marquèrent à vie la rétine de si nombreux spectateurs dans les salles du monde entier.
Les maquillages et autres effets mécaniques sont à l’image de l’engagement absolu des artistes et techniciens dans leur création, à savoir parfaits.
Mais le scénario d’Aliens nous réservait encore son lot de surprises, dont une de taille.
En effet, à supposer qu’il existe une forme de « hiérarchie guerrière » chez le Xénomorphe, sous quels ordres les fantassins seraient-ils donc placés?
C’est sur ce plan précis que James Cameron apporte sa contribution si précieuse à cette suite, il impose définitivement sa propre vision de l’alien. Le mystère planant sur l’origine de la bête est ainsi exploité de manière cohérente et surtout original: si géniteur/génitrice il doit y avoir, alors ce sera via une création 100% originale et qui, à l’instar de Terminator, confronte l’humain à l’inhumanité dans son expression la plus terrifiante.
En effet, en lieu et place d’un exosquelette à combattre, il ne s’agira ni plus ni moins que de créer l’adversaire ultime sous la forme d’une gigantesque et fière reine Alien. Stan Winston et son équipe de techniciens surdoués parviennent à relever le défi malgré une barre décidément placée très haute.
Apparaît alors à l’écran la création la plus puissante jamais vue en matière d’organisme extraterrestre; du haut de ses 4,5 mètres, la mère-pondeuse d’œufs a même plus que fière allure: elle confine au sublime, tétanisante vision d’horreur que seuls quelques grands noms de la BD auraient pu avoir l’audace d’inclure de manière aussi naturelle dans leurs récits.
Et sa stature tout comme le naturel de ses mouvements lui permettent donc tranquillement de définir l’essence même du métier de créateur d’SFX : la perfection de l’illusion et la conviction pour le spectateur d’être face à un vrai monstre, bel et bien vivant. Bref, de créer un acteur principal à part entière du film, et ce de toutes pièces.
Il n’en fallait pas plus pour inscrire la Reine Alien au panthéon des créatures les plus racées et magnétiques jamais vues sur un écran de cinéma. Encore aujourd’hui, elle en impose à trois générations de monstres virtuels par son réalisme et son aura. Feu Stan Winston a vraiment de quoi en être très fier!

Le talent à l’état brut

Mais plutôt que de nous focaliser exclusivement sur ces aspects techniques passionnants, n’oublions pas qu’il en faut plus pour faire un « grand film »!
En l’occurrence un metteur en scène digne de ce nom.
Et là, une question se pose, non? Ah, une idée: “Oui, mais qui au fait est James Cameron?” Bien vu! A l’époque, il était surtout l’homme d’un seul et unique film notable. Il avait été la cheville ouvrière de cet incroyable choc des métaux réalisé deux ans plus tôt qu’est sans conteste encore aujourd’hui le premier Terminator (1984) auquel il est déjà fait allusion un peu plus haut…
D’ailleurs, on peut faire mention ici du fait qu’il n’oublie pas au passage de faire figurer un nouvel androïde dans son récit, à savoir Bishop. Incarné tout en nuance par Lance Henriksen, il jouera un rôle essentiel dans le déroulement de l’intrigue et fait ainsi écho au Ash (Ian Holm) du premier film. La passion du metteur en scène pour les êtres synthétiques s’exprimera ici pleinement, ajoutant au passage une dimension supplémentaire à la confrontation entre l’humain et l’inhumain. Loin du cliché habituel, elle ne fera que renforcer son propos sur la science et la conscience. Et oui, on ne se refait pas!
Les rouages de son métier, James Cameron les aura appris à la dure, à savoir tout d’abord pour le compte de son illustre mentor Roger Corman. On peut dire qu’une fois encore, l’école de ce dernier aura largement porté ses fruits: en ayant fait ses armes aux départements des effets visuels de la New World, notamment sur l’étonnant et surtout très astucieux Galaxie de La Terreur (de Bruce Clarke, 1982), déjà à la base un clone d’Alien, ou encore sur l’enthousiasmant Les Mercenaires de l’Espace (de Jim Murakami, 1980), James dit Jim allait prouver qu’il était bien l’homme de la situation : un cap difficile à passer pour n’importe quel autre réalisateur qui aurait l’audace de se mesurer à la référence absolue qu’est Alien! Mais pas pour Big Jim !
Du coup, les trucages optiques du film sont dus aux magiciens issus d’un des départements que le cinéaste connaît si bien pour l’avoir lui-même activement fréquenté: une société créée avant tout par l’illustre Roger Corman pour ses besoins de production. Les effets d’Aliens, le Retour étaient dorénavant entre de très bonnes mains. Un choix décisif pour la réussite d’un projet aussi risqué, notamment pour ne pas paraître ridicule face à un premier opus qui, rappelons-le, avait lui aussi gagné l’Oscar des meilleurs effets visuels, et ce en 1980.
Là, encore une fois, en sachant s’entourer ainsi de « sa » propre famille cinématographique, Jimbo prouvait par la même occasion son pragmatisme à toute épreuve qui lui laissait toute latitude pour aborder sereinement les multiples aspects du métrage. Une nécessité pour tout metteur en scène digne de ce nom, une obligation pour un véritable auteur!
En effet, on peut légitimement se demander si un technicien, aussi doué soit-il pour créer un univers, a réellement les capacités requises pour injecter ce souffle vital à toute aventure humaine «hors-normes»? C’est ainsi que le film sait aussi surprendre sur un autre plan, le facteur humain couplé à la qualité de direction d’acteurs. D’ailleurs, Sigourney Weaver sera même nominée aux Oscars pour sa prestation, ce qui n’était pas le cas sept ans avant! Et pour cause : son personnage est mis à rude épreuve par un réalisateur exigeant au plus haut point, amenant l’actrice à aller au bout d’elle-même.
L’expertise technique couplée au véritable talent du metteur en scène aux commandes ici pour crédibiliser cet univers a alors indéniablement tiré l’intégralité du projet vers les cimes encore inexplorées de la SF destroy, intelligente… et sensible quand il le faut.

Après Alien, Aliens : ce S qui change tout dans la chronologie d’une saga

Dans Aliens, nous assistons d’abord au sauvetage d’Ellen Ripley puis à la mission qui lui est imposée par sa hiérarchie. En effet, depuis le drame survenu il y a 56 ans, une colonie humaine s’est finalement installée sur Acheron. Le lieu même où le malheur arriva, puisqu’il s‘agit du fameux planétoïde dont émanait le signal de détresse auquel l’équipage du Nostromo avait répondu, déclencheur de l’horreur et débouchant sur l’explosion finale de ce gigantesque vaisseau spatial.
En apprenant que les colons, soit des familles entières avec femmes et enfants, n’ont pas donné signe de vie depuis un bon moment, il s’agit d’envoyer un commando de marines de l’espace pour tirer au clair la situation et surtout sauver d’éventuels survivants. On lui promet, assez ironiquement d’ailleurs, de ne servir «que» de conseillère scientifique afin de guider et ainsi assurer le succès de l’entreprise…
L’entreprise ?… oui, c’est bien de cela qu’il s’agit: la Wayland Yutani, qui a elle aussi ses propres desseins industriels, économiques, militaires… Mais on n’octroie à la jeune femme, encore loin de se douter des réels enjeux que cache cette mission, qu’un infime temps de réflexion ; sachant que sa propre fille est décédée depuis peu, elle finit par prendre le parti d’aller secourir sans plus tarder tout ce qui peut encore l’être.

Le Vietnam et la féminité vus par l’auteur de Terminator

Pour légitimer ce nouveau départ vers l’enfer de son personnage, James Cameron avance implicitement la thèse psychologique: il s’agit de toute évidence pour Ellen Ripley de reprendre pied dans le réel, à la fois pour se sauver elle-même des conséquences de son terrible trauma, mais aussi le futur de la race humaine. Sachant qu’elle n’a pu faire grand-chose pour ses coéquipiers et au vu de la menace qui plane sur d’autres innocents, elle n’hésite pas longtemps. Comment le pourrait-elle d’ailleurs, avec tous ces enfants des colons, tous ces innocents en bas âge directement nés sur place, et qui pourraient encore être en vie.
Pour cette mère qu’elle n’a jamais pu être, faute de périples galactiques, quoi de plus humain alors, de plus légitime même, que d’aller incarner la protectrice des opprimés. Et par la même occasion de sauver une partie d’elle-même; si Ripley connaît la férocité du monstre, son implacable efficacité, elle se doit de laver l’affront d’avoir vu sa parole mise en doute par les autorités et la compagnie. On pense là inévitablement à Rambo II, La Mission, une suite déjà écrite par le même cinéaste…
Par cette approche qui renvoie au trauma américain causé par la guerre du Vietnam, James Cameron brosse un portrait de femme à la fois si forte mais aussi terriblement fragile par son humanité, sa féminité; l’ennemi intime tapi au plus profond de tout être confronté à l’horreur totale, donc la folie, n’est de toute manière jamais bien loin…
Et face à ses cauchemars récurrents voyant un nouveau facehugger transpercer inopinément son abdomen, signes d’un trouble si intimement lié à sa féminité (elle ne fait d’ailleurs lors de cette terrible scène que revivre une terreur matricielle), comment ne pas éprouver de plus forte compassion encore à son encontre? Retourner sur Acheron, se confronter à nouveau à l’horreur… Ripley aurait-elle tout simplement perdu la raison!?! Et ainsi à James Cameron via Aliens le Retour de nous proposer une réponse passionnante à des questionnements bien légitimes. Et avec la manière s’il vous plaît!

Un classique du cinéma, ni plus, ni moins.

Pourtant, assez ironiquement d’ailleurs, Aliens le Retour, malgré toutes ses qualités, ne parvint pas lors de sa sortie à rallier à sa cause tous les fans du film de Ridley Scott.
Beaucoup considèrent encore aujourd’hui ce film comme une hérésie totale. Assez curieusement, leurs arguments sont si proches de ceux qui, en voulant me prévenir d’assister à un authentique naufrage devant Poltergeist II, m’annonçaient fermement qu’il s’agissait d’un déni total de l’univers mis en place dans l’original, d’un faux-pas impardonnable, d’un échec retentissant.
A en croire leurs propos, Aliens, Le Retour serait mauvais car il n’est tout simplement pas Alien. Mais les risques pris par tous les créatifs impliqués ont finalement eu le dernier mot. Et la suite de James Cameron est désormais considérée comme ce grand classique du cinéma de SF qu’il n’a jamais cessé d’être, au même titre qu’Alien. Un juste retour des choses pour un film à la trajectoire unique qui aura mis bien plus de temps que prévu pour atteindre notre galaxie sous sa forme définitive…

Version longue

En effet, ce film existe en deux versions, l’une destinée pour l’exploitation en salle, l’autre spécialement confectionnée pour la réédition du film en vidéo.
Dans cette version longue de 154 minutes, le métrage propose davantage de scènes qui mettent en évidence le facteur humain des protagonistes, comme par exemple celle dans laquelle une Ripley semble de prime abord se reposer sur un banc public dans un magnifique parc naturel égayé par des chants d’oiseaux alors qu’il ne s’agit en fait que d’un hologramme : ici, on vit viscéralement à ses côtés le deuil si lourd à porter de mère, une femme confrontée à la plus terrible des nouvelles… et son besoin de ressentir enfin, après toutes ces années passées dans le froid glacial sidéral, des émotions humaines comme cette tristesse via le recueillement. Une scène utile pour comprendre les ambitions réelles du cinéaste, qui font de surcroît écho à l’aspect plus intimiste du premier métrage.
D’autres séquences situées sur Acheron montrent aussi plus clairement la détermination affichée par Ripley pour aller secourir la petite Newt des griffes des Xénomorphes et protéger les marines via des batteries de canons automatiques. L’humain s’allie encore un peu davantage au destroy…
Même si nombre de ces scènes ne sont pas indispensables pour comprendre les intentions initiales de James Cameron, elles montrent que le cinéaste a toujours voulu conférer à son film une dimension des plus humaines en célébrant aussi l’intime. Tout comme Ridley Scott en son temps d’ailleurs. Un cinéaste dont le film comporte aussi quelques bémols et à qui on aurait également pu reprocher le fait de se servir un peu trop dans le fabuleux Planète des Vampires d’un certain Mario Bava, datant quant à lui de 1965… Mais jamais rien ne se perd, rien ne se crée. Du moins totalement! Ainsi va la vie et il n’en est pas autrement au cinéma et dans l’Art en général, non?

Aliens le Retour : un grand film original, une très grande suite

Tout cela pour dire finalement que «oui», contrairement aux idées reçues d’aujourd’hui, ce film considéré depuis des années comme un classique intouchable du genre, était d’abord loin, très loin même, de faire l’unanimité… et ce malgré son franc succès public!
Pour y parvenir, que la route aura été longue! Ce qui a même clairement laissé des traces encore bien visibles, notamment dans certaines scènes clés de ce « Retour »: nous avons déjà brièvement évoqué cette dimension matricielle inhérente au film, et lors de son final apocalyptique, ce sont deux mères, ni plus ni moins, qui s’affrontent pour la protection de « leur » progéniture respective, pour la survie de leur espèce. Tout un symbole ponctué par ce « Don’t you dare touch her, bitch ! » rageur asséné par Ripley à sa rivale « mère porteuse » qui lorgne dangereusement sur la petite Newt. « Sa » Newt, « son bébé »!
On est en droit de reconnaître dans cette allégorie très parlante la figure même du géniteur à la barre de ce projet fou, fou, fou, son combat contre le formatage et la photocopie incolore et inodore si répandue à l’époque comme encore de nos jours. Comme Ripley, James Cameron l’aura lui aussi mené à son terme, signant une des plus belles victoires artistiques et humaines des années 80.
Atteindre un double objectif aussi ambitieux sans pour autant que l’un ne prenne le pas sur l’autre est un exploit proprement vertigineux, d’autant plus marquant qu’il confirme la naissance d’un très grand cinéaste et surtout un auteur, un vrai.
C’est donc indéniablement qu’Aliens porte la marque des plus grands films, si novateurs pour leur époque qu’il aura fallu laisser couler beaucoup d’eau sous les ponts pour en mesurer à juste titre la pleine portée. Et par la même occasion laisser au temps faire son travail de réhabilitation progressif pour y voir enfin plus clair, pour situer le débat bien au-delà des passions d’alors qui ne manquèrent pas de se déchaîner une fois de plus à l’encontre d’une « suite » d’un film dit « intouchable ».
En tous cas, cette après-midi de cinéma là fut une aventure en tous points inoubliable pour moi et pour l’autre « passager » présent dans la salle, le bien nommé Nicolas. Nous nous étions découvert à cette occasion une passion commune pour cette SF horrifique « hard boiled » via cette œuvre de référence ultime, celle qui allait dès lors nourrir nos débats cinéphiliques les plus passionnés, et les plus interminables, pour longtemps encore. Et aussi avec tant d’autres fans du film. Un partage simple, spontané, sincère et toujours enrichissant.
Une expérience humaine d’ailleurs partagée par tant de cinéphiles par le monde, et qui permit à ce film intense et immense de s’inscrire in fine durablement au panthéon d’un genre à la diversité incroyable. Et par extension, définitivement au panthéon des suites novatrices les plus incontournables du patrimoine cinématographique mondial. Et ce alors même que l’aventure ne faisait que commencer…