Texte : Nicolai Laros - 18 mai 2021

Robocop II

Le Choc des Métaux

Si Robocop premier du nom a clairement redéfini le concept de « l’homme-machine » à l’écran, il a également largement contribué à imposer une vision nouvelle de la SF destroy dans l’art qui nous intéresse ici. En 1987, le public mondial venait d’être marqué au fer rouge par une approche et un ton résolument unique : celui du « Hollandais Violent ». Et si ce qualificatif colle bel et bien à la peau de Paul Verhoeven, il fallait désormais aussi l’associer à « intelligent », notamment dans le cadre de sa carrière US naissante, ce qui n’est pas forcément le cas de tout le monde! En effet, cette satire grinçante qui confère tout le sel aux aventures d’Alex Murphy et de sa partenaire Anne Lewis était dès lors immanquablement associée à une véritable signature reconnaissable entre mille, une authentique marque de fabrique, une institution à part entière dont il fallait coûte que coûte soigner la descendance. Et celle-ci n’allait fatidiquement pas tarder à pointer le bout de son nez.

C’est peut-être précisément pour cette raison qu’Orion, la société de production de l’original, allait débaucher un certain Irvin Kershner pour porter les couleurs de ce Robocop 2 bien hautes. Pas n’importe qui puisqu’il est l’homme derrière l’une des suites les plus célébrées du Septième Art. Un hasard ? On dit souvent que dans la vie, il n’y a pas de hasard !

Les Maîtres du Suspens

Mettre en chantier une suite d’un tel grand film à succès -et de surcroît subversif- est inévitablement un moment très délicat; il ne s’agit pas seulement de réitérer un simple exploit au box-office, mais aussi de proposer au public des retrouvailles de qualité avec des personnages qu’il a déjà adoptés. Ainsi, au moment de s’atteler enfin concrètement à la suite du Robocop premier du nom, il fallait inscrire immédiatement le projet dans la continuité logique et cohérente de la bombe de Paulo. Quoi de plus délicat au vu de l’ampleur de la tâche? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à ce stade déjà, la pression qui reposait sur les épaules du studio était difficilement mesurable, à commencer pour le spectateur profane…
Hollywood a pourtant l’habitude de ce genre de paris insensés: nombre de séquelles, que ce soit 2010, l’année du Premier Contact, L’Exorciste 2 : l’Hérétique, Damien : La Malédiction 2, Zombie, Futureworld, French Connection 2 jusqu’à Blade Runner 2049 et Docteur Sleep dernièrement, j’en passe et des meilleures, ont invariablement été jaugées et jugées au regard de leur soi-disant « insurpassable » prédécesseur. Et ce, admettons-le, avec des fortunes bien diverses.
Sans forcément revenir maintenant sur ce qui a déjà si souvent été évoqué, convenons simplement du fait qu’hormis à de rares exceptions (celle de Zombie ici s’impose d’elle-même), ces films ont été la proie d’un lynchage médiatique et public sans commune mesure.
Du coup, quand il s’agit de relever ce défi insensé que pourrait à première vue constituer la suite de la chronique d’Alex Metzger…euh, pardon, des aventures du flic robotique Alex Murphy/Robocop, l’inquiétude du fan est légitimement à son comble.

Quand le scénariste de La Horde Sauvage et le créateur de 300 s’en mêlent…

Mais avant même de ne considérer ce nouveau projet que sous l’angle un peu réducteur de « suite », et comme pour tout métrage digne de ce nom, tournons-nous plutôt vers ce que ce FILM propose comme sujet; car quels que soient les artifices techniques envisagés ici, il faut impérativement proposer une histoire et un scénario parfaitement cohérent et intelligemment charpenté.
Afin de satisfaire cette nécessité absolue, il s’agit d’abord de réunir toutes les conditions nécessaires afin de ne pas complètement se ridiculiser ensuite. Et pour ce faire, les exécutifs se tournent en tout premier lieu vers un auteur reconnu de la profession qui a donc su se faire un nom grâce à un titre phare du cinéma et tout aussi emblématique que Robocop par son jusqu’au-boutisme; il s’agit de nul autre que de Walon Green, l’auteur du western La Horde Sauvage (1969). Ainsi, ce complice de Sam Peckinpah tout comme également de William Friedkin pour lequel il aura respectivement signé cette merveille filmique qu’est Sorcerer en 1977, mais aussi le fameux Police Frontière de Tony Richardson en 1982, rejoint rapidement le projet. Bref, on tient bien là un autre spécialiste du cinéma sévèrement burné…
Pour le fan de base, se pose alors la question de la « légitimité » de voir un « autre » artiste qu’Edward Neumeier et Michael Miner prendre la relève pour développer la suite des aventures de LEUR personnage fétiche. Le choix est pourtant des plus cohérents. Ne reste, pour ainsi dire, plus à pareil scénariste talentueux qu’à s’inscrire dans la veine sèche et âpre d’un premier opus peu avare en règlements de comptes dévastateurs et surtout sanglants. A ce stade du projet, aucun doute que nous resterons clairement en terrain connu dans Robocop 2: chargeurs vidés et douilles fumantes jonchant un bitume rouge sang se donnent déjà rendez-vous sur la seule garantie d’un « nom »… mais pas seulement et c’est précisément son travail bien plus stimulant pour les neurones de The Border qui en témoigne.
En succédant ainsi à Neumeier et Miner, Walon Green s’engage néanmoins sur un terrain glissant sur lequel il ne s’est jusqu’alors jamais vraiment aventuré, à savoir celui de la SF doublée d’un fort sous-texte ouvertement satirique; en effet, l’humour (hormis peut-être dans The Brink’s Job) n’est pas à proprement parler sa spécialité première, ni même sa tasse de café. Comme on pouvait donc s’en douter, son premier script, très westernien dans l’esprit, est tout aussi premier degré et frontal dans son traitement, à tel point que ses commanditaires s’interrogent déjà en ce qui concerne le potentiel caustique nécessaire à la réussite de l’entreprise ; le ton du film sera en effet déterminant. Mais ce n’est pas tout puisque la dimension « spectaculaire » et donc « stimulante » de cette suite n’y transparaît guère davantage.
Pour remettre le projet sur des rails autrement plus corrosifs, ils démarchent rapidement quelqu’un que les amateurs de BD identifient immédiatement à son ton incisif, à savoir l’auteur mondialement célèbre de Daredevil et de Sin City, Frank Miller. A lui alors de conférer l’impact requis sur l’ensemble du script. Forcément, pour pareil artiste graphique, le naturel revient rapidement au galop ce qui l’amène à ne pas négliger cet aspect déjà présent en filigrane dans le film de Verhoeven et dont le potentiel reste encore à exploiter : celui de la case de BD « live ». Avec la bénédiction des producteurs et comme on peut s’en douter, Frank Miller, qui tiendra d’ailleurs un petit rôle dans le film, va très vite s’en donner à cœur joie!

Mais à quoi bon s’obstiner à refaire ce qui a déjà été si bien fait auparavant ?

Bonne question me direz-vous. Car quel que soit le projet, il y a comme ça des interrogations légitimes qui demandent réponse. Et quel que soit l’investisseur, celle-ci s’avère même vitale si on ne veut pas foncer tête baissée dans le premier piège venu. Surtout quand on a l’ambition de faire aussi bien qu’en 1987!
Hors de question donc de faire simplement fonctionner la photocopieuse hollywoodienne: Robocop 2 est et restera une production « à part » dont les financiers ont avant tout décidé d’honorer à la fois l’esprit et le public de l’original. Ce qui n’est pas si courant, il faut bien l’admettre!
Du coup, pas de compromis en ce qui concerne la teneur politique et la violence du film, par exemple. Compte tenu de l’absence du fameux « Mon Nom apporte la Violence » derrière la caméra, parti préparer une drôle expédition sur une certaine planète rouge (ça ne s’invente pas !), à savoir donc un nouveau mastodonte de la SF « Dickienne », le film a donc avant tout besoin d’une personnalité forte aux commandes.
Qui s’étonnerait ainsi de lire un peu partout dans la presse spécialisée de l’époque que « Non, mille fois non: Orion ne confiera pas ce projet d’envergure à un simple Yes-Man! » Des déclarations qui se voudraient toutes plus rassurantes les unes que les autres… Mais qui donc allait pouvoir/oser lui succéder dignement?
Et dégoter la perle rare, comme on pouvait s’y attendre, fut un authentique parcours du combattant; il y eut tant de déboires et autres désistements (là, on comprend aisément pourquoi…) à essuyer pour le studio qu’on n’aurait pas la place de tous les énumérer ici.
Contentons-nous de notre joie à l’annonce du nom de cet « heureux élu » car leur attention se porte sur un cinéaste d’un genre bien particulier lui aussi, disponible et volontaire de surcroît. Un cinéaste de renom pourtant retombé dans l’anonymat depuis … un bon nombre d’années.
En effet, la dernière fois qu’il avait fait parler de lui remonte déjà à 1985, époque durant laquelle il avait été en mesure de « réactiver » un autre héros culte via son interprète le plus légendaire, un certain 007, Bond, James de son doux prénom et ainsi sortir Sean Connery de sa « retraite anticipée ». Tout cela à l’occasion de sa dernière aventure « dissidente », le décevant Jamais plus Jamais qui n’est qu’un remake déguisé du non moins surestimé Opération Tonnerre de Terence Young.
Toujours est-il que ce film, sorti en parallèle du 007 « officiel » avec Roger Moore, le distrayant Octopussy, est un franc succès populaire qui remplit les poches de ses commanditaires.
Un vétéran donc, un vrai. Mais certainement pas un de ces papis bedonnants qui pullulent à Hollywood et ailleurs, ni même un mercenaire de studio avide de se refaire un nom. Plutôt un vieux singe vigoureux et hargneux à qui on n’apprend plus à faire la grimace, comme en atteste une large partie de sa filmographie dont La Revanche d’un Homme Nommé Cheval en 1976 qui était d’ailleurs déjà une suite. Mais pas encore celle qui allait le consacrer. Pour cela, il faudra encore patienter quatre ans.
En effet, n’était-il pas en 1980 parvenu à signer l’évènement cinématographique de l’année- là encore une fois une suite- attendu au tournant par une bonne partie de la planète? Si, si ! Une de ces productions cossues, à très haut risque tant financier que populaire, censée prolonger avec bonheur une aventure filmique déjà mythique. Vous l’aurez bien sûr tous deviné : ce n’est ni plus ni moins que de L’Empire Contre-Attaque, le second volet si souvent célébré de la saga Star Wars, dont il est bien évidemment question ici.
Lorsqu’Irvin Kershner est abordé par le producteur Jon Davidson en 1989, contrairement à beaucoup d’autres, le réalisateur est clairement enthousiaste! Malgré le challenge immense qui se dresse devant lui, il se sent de taille à se mesurer à Paulo et ce mètre étalon de la SF Hard-Boiled qu’est Robocop premier du nom. Surtout si on lui laisse les coudées franches et la possibilité d’injecter sa personnalité dans cette suite! De toute façon, qu’a-t-il vraiment à perdre, lui qui est déjà en fin de carrière…

Le choc des métaux

Dès le départ, Kershner se montre très soucieux de respecter l’esprit de l’original, à savoir l’aspect satire sociale. Celui-ci le fait d’ailleurs avec tant d’entrain, notamment via ces nombreux spots publicitaires qui parsèment son métrage (celui de la crème anti-UV est resté dans toutes les mémoires !), qu’il en accentue volontiers cette dimension dans ce qui va devenir sa propre version du Robo-mythe.
Au-delà de cet apport non négligeable, il est d’ailleurs aussi totalement en accord avec Frank Miller quant à la nécessité de renforcer l’aspect purement « comics » du film. En effet, il estime que cet angle d’approche n’est au final qu’un prolongement cinématographique des plus cohérents de ce qui précède.
Pour lui, l’occasion est donc trop belle pour s’associer ainsi au travail de cet artiste en particulier mais aussi de tous les autres génies graphiques en herbe, surdoués et volontaires de surcroît, qui planchent déjà depuis un moment sur « son » film. Et ainsi d’y aller franco dans la description haute en couleur du plus que probable devenir de nos sociétés occidentales si fièrement auto-proclamées « modernes », à commencer par les USA.
Avec Frank Miller au scénario, le puzzle se met donc naturellement en place pour le plus grand bonheur des fans de tous poils. Et la perspective a effectivement de quoi réjouir même les réfractaires les plus endurcis!

Robocop 1 vs Robocop 2 sur fond d’apocalypse ?

Au début, Robocop 2 portait comme titre provisoire Robocop vs Robocop 2. Il y était donc logiquement question d’un affrontement au sommet entre notre cyborg chéri et ce qu’OCP (Omni Consumer Products), la société qui avait financé et développé cette création avant-gardiste de flic du futur, projetait de lui substituer dans un avenir très proche : un nouveau droïde au service de la justice, croisement parfait entre ED209 (qui fut donc l’échec que l’on sait…) et bien entendu ce cher Robocop, puissant, efficace et surtout si finalement brave et docile. Bref, l’agent de l’ordre parfait, la machine ultime qui garantit ce que chaque politicien démagogue a de plus fumeux à offrir, le futur.
Tout cela se déroule sur fond de grave crise sociale qui secoue l’intégralité des divers domaines de la vie tant publique que privée de Detroit, capitale de l’automobile d’ailleurs en dépôt de bilan à partir de 2013, comme chacun le sait maintenant.
Un contexte économique terriblement difficile qui va jusqu’à affecter l’action des forces de l’ordre dont le budget se réduit à une peau de chagrin… et qui ébranle sur ses fondations l’avenir même de tous les citoyens. Bref, l’horizon bouché d’un état « capitaliste » dont les habitants ne peuvent s’empêcher de se sentir profondément trahis dans leur confiance accordée en guise de toile de fond.
Voilà pour une situation qui est donc loin de s’être arrangée depuis le premier film et offre illico matière pertinente au métrage… et s’avère même être quelque peu prophétique lorsqu’on sait ce qui est advenu de la ville peu de temps après.
C’est ainsi qu’à l’annonce de la mise en chantier du projet, tant la presse spécialisée que le public se montrent confiants en l’avenir de ce qui s’annonçait déjà comme le nouveau choc filmique de la décennie à venir. A savoir celui qui fera honneur à la réputation de tous les créatifs engagés. Comme souvent en cas de suite et comme nous allons le voir dans un instant, cet enthousiasme initial allait bientôt se voir mis à mal… Mais avant, place à :

La puissance de l’image…

Des génies en herbe? Parlons-en d’abord : en ce qui concerne donc le staff créatif, on retrouve aux effets spéciaux de ce nouveau chapitre deux des ténors incontournables en la matière et qui avaient largement contribué à faire de Robocop la totale réussite visuelle que l’on sait.
Commençons d’abord par évoquer le premier d’entre eux, et pas des moindres; pour que Peter Weller puisse à nouveau se parer de la lourde armure du flic de métal, le connaisseur fêtera donc le retour tant attendu de ce virtuose du latex qu’est Rob Bottin (Hurlement, The Thing, Legend, vous en voulez encore ?…) aux SFX animatroniques liés à sa « créature ». Un retour lourd de sens.
En effet, il ne sera ainsi jamais question dans ce nouvel opus de modifier quoi que ce soit par rapport à ce qui avait si bien fonctionné en 1987, tout au plus y apporter quelques retouches afin de faciliter la vie de son interprète; à notre magicien donc de concevoir une armure en tout point similaire mais autrement plus confortable…à une exception notable près. Notre artiste décide -à première vue -assez bizarrement d’ailleurs- d’en altérer quelque peu l’éclat général; celui-ci devient ainsi un plus « métallique » comparé à l’aspect plus mat et bien plus organique d’avant, conférant au personnage un look autrement plus rutilant… Un détail qui n’a bien entendu pas le moins du monde échappé aux puristes et généré une levée de boucliers immédiate. Pour la petite histoire, ils n’hésiteront pas un seul instant à le qualifier de « toc » avant même la sortie du film… Alors, crime de lèse-majesté ou cure de rajeunissement bienvenue? Ni l’un, ni l’autre si l’on en croit le(s) principal(aux) concernés.
On se souvient de l’intention du réalisateur de Star Wars 2 d’ancrer le film dans une esthétique plus « comics ». Le mémo est bien parvenu jusqu’aux oreilles de Bottin et son équipe. Un sacrilège ? Peut-être. Leur travail n’en est pas moins exemplaire pour autant, à l’écran d’abord et surtout, où il est difficile de ne pas reconnaître que cette approche sert au mieux l’aspect « autre » du nouveau métrage; en effet, dès lors, le personnage s’inscrit bel et bien naturellement dans une optique quasi « super-héroïque » avant l’heure. Et nous verrons vite pourquoi.
Puis sur le plan purement artistique, on s’aperçoit aussi que l’armure de Robocop est cette fois-ci davantage mise à mal dans le feu de l’action, ce qui permet de « maltraiter/déformer » esthétiquement le métal: pour rappel, notre cyborg chéri est d’abord totalement démembré par le gang ennemi avant d’être négligemment jeté sur le bitume.
L’image déstabilisante car criant de véracité de cet amas de ferraille pris de soubresauts convulsifs est encore renforcée par le contraste entre la colorimétrie de la créature et le béton.
Un peu plus tard, ce sera même au tour de son casque « inviolable» qui se verra tailladé par le surpuissant arc électrique de la pince à souder d’un Robo-Cain suréquipé, laissant au passage un bien joli sillon. Celui-ci ornera fièrement son heaume lors de la dernière partie du film. Une blessure de guerre assurément du plus bel effet, en partie imputable donc à ce bleu métallisé.
Pour conclure, on constate donc lors de toutes ces scènes qui mettent outrageusement à mal l’image d’un Robocop totalement « invincible » cette étonnante -et toute nouvelle- volonté d’inscrire ces images pour le moins surprenantes dans un code couleur très BD… Justement, donc!
Par ailleurs, Rob Bottin avait néanmoins carte blanche pour laisser le champ libre à son imagination débridée et produire ainsi de nouveaux miracles créatifs, à l’instar par exemple de cette superbe « moelle épinière-cerveau Cain », un protagoniste qui produisit largement l’effet escompté sur le public : être répulsif au possible!
Pour rester là aussi totalement fidèle à l’esprit du Verhoeven, les impacts de balles et autres sévices infligés lors des règlements de comptes, nombreux et violents, furent confiés à un autre as des maquillages, à savoir Chris Walas (La Mouche, Gremlins) et son équipe. Leur travail est aussi impressionnant que parfait.

…et l’incrustation dans la rétine…Image par image !

Du coup, l’autre « vétéran » de choix évoqué au paragraphe précédent était bien entendu le grand Phil Tippett (qui s’est illustré, au hasard, avec Le Dragon du Lac de Feu…), figure de proue de l’animation en stop, go ou mo-motion, qui avait si bien su insuffler la vie à ED209 dans l’œuvre originale.
ED209? Belle machine en effet! Mais…. bien que particulièrement efficace dans ses scènes d’exposition, difficile de ne pas cacher sa frustration face à la déconcertante facilité avec laquelle Robocop finit par mettre l’engin HS à la fin, à savoir d’un simple coup de canon anti-char… Un choix de mise en scène qui nous prive donc du combat de titans -qui s’annonçait pourtant grandiose-.
Une scène étonnante, certes à replacer dans le contexte très « pince sans rire » de l’esprit du film, mais qui laissa un arrière-goût plutôt amer dans la bouche de quelques personnalités, dont son créateur …et de divers spectateurs dont votre serviteur…
Pour Robocop 2, la condition sine qua non pour que Tippett se charge du travail d’animation était d’avoir carte blanche afin de créer ce choc des métaux tant attendu entre deux machines, un morceau d’anthologie qui se devait de rester dans TOUTES les mémoires!
Après donc avoir reçu toutes les garanties de la production, l’artiste va enfin pouvoir s’en donner à cœur joie pour proposer cette rencontre au sommet auquel tout spectateur friand de Robocop mais également de japanim (voir les Jaegers par exemple) étaient en droit de s’attendre en guise de feu d’artifice final.
Et nul ne sera déçu sur ce plan-là ! En effet, à partir du moment où nous faisons connaissance de la stupéfiante machine de combat supposée remplacer notre « Flic de Métal », le film atteint un tel degré « destroy » qu’en la matière, il faudra attendre l’avènement de l’image de synthèse pour nous proposer d’intéressantes alternatives (avec Real Steel par exemple, ou Pacific Rim, dans un autre registre cependant…).
Bref, encore aujourd’hui, grâce au volume des maquettes utilisées, il s’agit d’un morceau d’anthologie rarement égalé: via la fabuleuse combinaison d’animation image par image et d’incrustations souvent indétectables dans les plans, la scène de l’aciérie désaffectée en devient un moment incontournable du cinéma fantastique : fan ou non du métrage de Kershner, l’effroi qu’inspire cet engin de mort à la puissance de feu alors inégalée au public a vraiment marqué toutes les mémoires.
D’ailleurs, si ces séquences s’avèrent aussi réussies, il ne faut oublier que ce n’est pas dû au seul talent du Tippett studio, mais aussi au département d’effets spéciaux visuels à l’œuvre ici; ceux-ci auront à nouveau été confiés à Peter Kuran et sa société VCE (L’Enfant du Cauchemar mais aussi Dreamscape de Joseph Ruben) et se marient donc harmonieusement et en tous points avec le fabuleux travail effectué par les magiciens de l’image par image.
Pourtant, pour que l’illusion de réalité soit la plus parfaite possible, pour que ces personnages existent pour nous, de seuls effets visuels, même les plus réussis qui soient, ne peuvent jamais faire oublier l’essentiel : comme dit, un scénario parfaitement charpenté additionné à la teneur dramatique de la (ou des) scène qu’ils sont censés illustrer : ce qu’il faut donc impérativement, c’est que la technique se mette toujours au service du contenu!

Ce cœur vibrant sous le métal

Ce n’est qu’ainsi qu’un film peut réellement « vivre ». Pour preuve l’impact émotionnel incroyable que provoque, à la fin de tout ce déferlement de violence, la mort du jeune Hob (Gabriel Damon), dealeur de Nuke. Un moment fort à la mise en scène tout en nuance permet de faire ressortir toute l’humanité de ces instants qui suscitent malgré tout l’empathie.
Et c’est bien en cela que le film d’Irvin Kershner peut se targuer de tenir la dragée haute au sacro-saint original de Paul Verhoeven: ici, raconter une histoire à la fois simple et humaine qui repose cette fois-ci encore sur des personnages forts. Cette épaisseur inespérée constitue tout au long du film un point d’ancrage en béton armé/inoxydable/indéboulonnable pour nous autres spectateurs à qui il faut plus que de la technique pour nous impressionner!
L’histoire ? Justement, parlons-en. Car pour l’instant, nous ne savons pas encore de quoi il est vraiment question dans Robocop 2. Pour résumer, on dira juste qu’en cette toute fin de millénaire, crime et délinquance rongent donc plus que jamais la ville de Detroit ; celle-ci doit entre-autres faire face à une profonde crise économique qui pousse la mairie à devoir suspendre les subventions nécessaires aux forces de l’ordre dans l’exercice de leur fonction. En résulte des tensions croissantes chez des fonctionnaires en grève.
Mais dans pareil conjoncture, ce sont avant tout les agissements d’un certain Cain (Tom Noonan) qui vont mettre le feu aux poudres : en effet, il en profite avec sa bande de criminels pour vendre de tout nouveaux « paradis artificiels » de synthèse via cette drogue appelée Nuke. La menace qu’à tout instant, la ville risque de sombrer dans le chaos total est plus que jamais d’actualité dans les médias. Dès lors, il ne reste plus aux citoyens que de croiser les doigts pour que Robocop et sa coéquipière Ellen Lewis soient disposés à combattre le crime de leur côté…
Parallèlement à toute cette agitation, l’OCP cherche de son côté à en tirer profit pour proposer au maire Kuzak (Willard E. Pugh) la toute dernière innovation en matière de sécurité civile : Robocop 2. Un inquiétant titan d’acier surarmé tout juste développé par le docteur Juliette Faxx (Belinda Bauer), une bimbo des plus arrivistes.
Arrive alors ce qui devait arriver: lorsque le maire de Detroit est sur le point de signer un accord dans l’optique de récupérer les fonds nécessaires pour nettoyer/purger définitivement la ville de toute cette racaille, il va payer le prix de sa naïveté, l’OCP ne l’entendant effectivement pas du tout de la même oreille. Dans les rues infestées par la vermine, la situation est alors vraiment sur le point d’exploser.
A la lecture de ce bref programme des festivités, l’intérêt qu’ont pu ressentir tant d’esprits créatifs à l’encontre du sujet traité et qui les a amené à se lancer dans pareil challenge semble déjà plus clair: effectivement, ce scénario solidement charpenté permet encore une fois de faire coexister harmonieusement l’action pure et le conflit intérieur Robocop/Alex Murphy, à nouveau au cœur des horreurs générées par la société elle-même, c’est à dire dans un contexte clairement défini et propice à une belle mise en abîme.
La question qui se pose est en effet : « Peut-on naturellement cohabiter avec cette facette des moins enviable de l’être humain, cette avidité et cette cupidité ? Et cela alors même lorsqu’on est réduit à n’être que de synthèse réduit à devoir faire honneur à l’humain 1.2 qu’on représente désormais aux yeux de la société? » Le reflet même des enjeux capitaux du premier épisode me direz-vous. Pas faux, certes. Mais ici, on approfondit la réflexion pour en venir à se demander si ces multinationales sans scrupules qui nous gouvernent ne reflètent finalement pas la déchéance même de l’âme humaine et ce bien au-delà du capitalisme sans vergogne… Un miroir nous est donc tendu, et il est à peine déformant!
En d’autres termes, le film confronte davantage encore qu’avant « l’humain artificiel », le cyborg, à l’inhumanité profonde de l’homme et ce dans l’optique de questionner le sens véritable du mot « humain » : comment parvenir dans pareilles conditions à distinguer « ce qui l’est » de « ce qui ne l’est pas/plus » lorsque les décisions « vitales » sont prises par des consortiums dépourvus de la moindre éthique, de la moindre empathie, de la moindre âme ?
En effet, pour ces derniers, nous sommes forcément tous remplaçables, comparables en quelque sorte à ces fameux « expendables » dont il est fréquemment question. Et finalement pas que l’ancien policier, jadis appelé Alex Murphy par ses congénères. C’est-à-dire avant que les progrès de la cybernétique n’en fasse cet « humain 1.2 » que nous connaissons maintenant. A moins que ceux-ci n’aient permis de souligner au final sa totale « humanité », justement… Étrange quand on y songe, non?
Du coup, filant dans la droite lignée de son prédécesseur, ce Robocop 2 ci n’a vraiment jamais le temps d’avoir froid aux yeux. Il n’hésite pas un seul instant à appuyer plus encore un propos déjà cinglant, quitte même à dresser un portrait terrifiant et plausible de notre société… actuelle!
Comme annoncé plus haut, le film d’Irvin Kershner ne peut donc pas être confondu avec ces simples pièces rajoutées qui pullulent à Hollywood, et pas que lorsqu’il s’agit juste de prolonger un plaisir cinéphilique bien légitime. Certes, il nous faudra composer avec un apport calorique supplémentaire, mais si c’est là le seul prix à payer, qui s’en plaindrait? Sincèrement ?
Frank Miller et Walon Green, épaulés par une mise en scène millimétrée d’un vieux loup des mers qui se régale parviennent miraculeusement à éviter les multiples pièges pour accoucher d’une œuvre à la fois résolument mature autant qu’électrisante.
C’est donc clairement à la lisière du cinéma de Verhoeven et du pur Comic-Book movie que nous nous situons ici… ce qui peut paraître encore plus évident aujourd’hui que lors de la sortie du métrage en 1990… et qui pourrait expliquer en quelque sorte sa réception bien tiédasse, tant par le public que la critique, de l’époque…

Le vrai déchaînement de violence ; le « coup de gueule » !

Malgré tous les atouts dont il dispose, le film fut en effet bien vite attaqué. Il faut dire que peu importe les qualités intrinsèques d’un métrage pour les experts: ce qui compte d’abord, tant pour les créanciers que pour l’équipe, c’est de savoir comment l’œuvre en question sera reçue par le grand public. Surtout lorsque le film d’origine compte une myriade de fans « purs et durs » qui, comme d’habitude, vont déjà avoir bien du mal avec la notion de « suite ».
En effet, tout comme pour ces sempiternelles levées de boucliers vis-à-vis d’adaptation d’un texte écrit (nouvelle, roman ou BD, peu importe d’ailleurs…), qu’il est difficile pour certains de se « libérer » d’idées clichées préconçues!
Prenons tout d’abord le « texte » : peu importe que le romancier utilise un tout autre support –en l’occurrence la page blanche- et un tout autre outil -le mot écrit, donc-, si le résultat à l’écran (un tout autre médium, rappelons-le) diffère d’un iota ou ne correspondrait pas à 100% à l’idée que le « puriste » s’en est faite! Il désapprouvera, voire rejettera en bloc le TOUT. Tout simplement.
En effet, comment parvenir à « accepter » la vision d’un autre qui de surcroît résume en souvent un peu moins de deux heures ce que le roman développe sereinement au fil de centaines de pages écrites sujettes à interprétation… que j’aurais mises souvent des semaines à lire/parcourir ! Et bien justement !
Le cinéma est à ce niveau l’art de l’ellipse et de la mise en images par une créativité visuelle. Et c’est surtout l’art de l’acceptation de la vision d’autrui, donc par définition l’art de la tolérance et du respect.
Deux mots qui ne sont souvent que trop absent de la conception du monde de certains… et ce sans même qu’il faille obligatoirement rajouter « artistique » ou « intérieur ». Une caractéristique assez ironique puisque ce sont fréquemment ces mêmes personnes qui se réclament d’être les «vrais gardiens du temple »! Et c’est ainsi que des films phares comme au hasard Blade Runner ou The Thing auront mis des années, voire des décennies, afin d’être enfin reconnus à leur juste valeur, à savoir comme des pierres angulaires du Septième Art ! Curieux phénomène qu’une certaine idée de la cinéphilie… Mais revenons-en à nos moutons et interrogeons-nous plutôt.
Quelle fut donc la réception du film qui nous intéresse ici par les fans à l’époque? Les puristes ? Malgré tous les efforts consentis pour offrir la meilleure suite possible qualitativement parlant au film de Paul Verhoeven (et sans ce dernier au commandes, rappelons-le !), dire que l’accueil fut mitigé n’est que doux euphémisme.
En effet, ce dernier fut à proprement parler glacial. A commencer dans la presse de l’époque : de Première en passant par Vidéo 7 jusqu’à Positif et les Cahiers du Cinéma, le lynchage médiatique a été généralement global. Même l’Ecran Fantastique, pourtant souvent magnanime à l’encontre de certaines « brebis galeuses », ne fut guère tendre à l’encontre du film, et ce jusqu’à la parution d’une notule vidéo le réhabilitant discrètement à partir de qualités bien réelles « redécouvertes en VHS ». A l’époque, seul le Mad Movies osait se lancer dans une défense héroïque. C’est peu!
Au niveau du public, ce fut le même constat : avec ses 1 008 434 spectateurs en salle, le film rassemble moins de spectateurs que le premier (qui a totalisé 1 686 525 entrées en France). Malgré un box office honnête avec 45 millions de dollars aux States (néanmoins 8 de moins que celui de 1987), le bouche à oreille est médiocre et le film n’est au final perçu que comme une vulgaire copie « qui n’en mérite guère davantage ! ».
En 2021, à l’instar de nombreux autres exemples, il est intéressant de constater à quel point sa popularité ne cesse de croître. Jetez donc un œil aux sites populaires que sont Rotten Tomatoes et surtout IMDB pour voir. Le parcours du combattant dans la quête d’une certaine forme de respectabilité produit donc peu à peu son effet sur des cinéphiles de tout poil. Redécouvrir le goût des choses simples aide visiblement.
D’ailleurs, à ce titre, l’affiche du film est on ne peut plus parlante : le mur d’incompréhension auquel doit faire face Robocop 2 est épais. Pourtant, pas de fatalisme : Alex Murphy alias Robocop le traverse in fine et se sort une fois encore vainqueur, voire même grandi d’un challenge disproportionné, ce qui tient à proprement parler du miracle compte tenu du contexte.
En 2020, un tout autre film, très proche par de nombreux aspects -sans toutefois être une suite- a su générer une réception analogue auprès d’un public bel et bien déboussolé : il s’agit de nul autre que le fameux TENET de Christopher Nolan, qui reprend certains des aspects inhérents à l’univers de son auteur (Inception notamment) en parvenant à s’en affranchir intelligemment.
Peu à peu donc, on assiste maintenant à des réactions similaires de la part des « fans » qui avouent avoir été « perdus » en première vision. Quoi de plus normal d’ailleurs pour un film « exigeant », non ?… Logique, quand tu nous tiens ! Pourtant, au premier abord, Robocop 2 propose un scénario autrement moins ronge-frein que le Nolan !
Mais au-delà des déchaînements de passion, il n’y a qu’une chose qui compte finalement, c’est de savoir revenir sur sa position, reconsidérer un film et l’aborder de manière plus posée, positive. Et c’est certainement là le plus beau compliment que l’on puisse donc faire à TOUS ces films mésestimés de prime abord, n’en déplaise à leurs réfractaires les plus farouches.
Car le « vrai » film de qualité continue son chemin et « vit » toujours dans nos esprits, bien au-delà d’un simple premier visionnage…

Un concept spectaculaire et surtout pertinent de bout en bout

Tout en nous proposant une suite plus immédiatement jouissive car répondant clairement à cette approche « bigger and louder » d’ailleurs si souvent reprochée aux séquelles, Robocop 2 n’en oublie donc jamais pour autant de s’adresser à notre intelligence de public mature.
Il développe ainsi une identité propre si forte qu’elle peut se permettre de souligner en permanence cet aspect fondamental du film: ce fond, si délicat et donc important pour en saisir tous les enjeux de sa « mission ».
En voyant -ou revoyant- Robocop 2, c’est donc peut-être à 1h57 chargées de sens « jusqu’à la gueule » qu’assiste le spectateur médusé de ce film que l’on n’hésitera plus à considérer comme « largement en avance sur son temps ».
A la fois à une satire sociale à la fois mordante et subversive, le film est donc avant tout ce portrait au vitriol de la société si puissant qu’il en exhale, finalement encore plus aujourd’hui qu’à l’époque, et en continu, un parfum oppressant, quasi visionnaire, tant en ce qui concerne la passivité de nos politiciens qu’au niveau de l’arrivisme puant de toutes ces gros pontes de l’économie mondiale qui n’assurent que leurs arrières.
Tout cela sans oublier ce retour alors inévitable à la sauvagerie, voire à la barbarie qui se répand dans nos rues. D’un système qui creuse les écarts en renaîtra un nouveau, non sans avoir au préalable violemment rejeté toutes celles et ceux qui lui ont barré la route avec tant de violence. Un discours de fond aussi pertinent qu’inquiétant, doublé d’un constat toujours actuel sur les besoins de l’humanité de savoir se renouveler à temps.
Pour aller au plus simple : au-delà de son simple statut de BD destroy, Robocop 2 est aussi un film, une œuvre originale, « qui en a sous le capot » et qui n’hésite pas à sortir l’artillerie lourde quand il le faut pour le clamer.
Cet aspect subversif est bien entendu intégralement dû au courage de ses instigateurs, à la conjugaison de talents qui ont donc pu être réunis miraculeusement sous la houlette d’Orion Pictures…
Les critiques? Quoiqu’on en dise, elles sont toujours bien utiles. Elles donnent un aperçu de la température ambiante, ce qui est un grand avantage pour des œuvres aussi politisées et sociales que les films de Verhoeven et Kershner… Et la charge irraisonnée et irraisonnable ? Ne se retourne-t-elle pas in fine contre les crieurs en question? Certains ont d’ailleurs eu le temps d’en revenir depuis 1990.
Le bilan ? Visiblement, il n’y a aucune raison valable de se faire du souci : car comme dirait notre super-flic dans l’une des plus fameuses répliques d’un film qui en regorge, « Nous ne sommes tous que des humains ! ». Ouf !
31 ans après sa réalisation, Robocop 2 est donc bel et bien cette séquelle puissante et originale à laquelle nous aspirions. Doublée d’un film qui a parfaitement bien vieilli au passage. Un peu comme un bon vin! Revoyez donc le métrage en BluRay (édité en France par 20th century) pour vous assurer de son plus bel écrin. La boucle est ainsi bouclée. En beauté. Du moins encore cette fois-ci, c’est-à-dire avant qu’Orion -tout comme Detroit- ne fasse faillite. Mais ceci est encore une autre histoire…