Texte : Nicolai Laros - 24 avril 2021

Mad Max III

Après Le Défi, le Dôme du Tonnerre! Lorsque George Miller, tout juste auréolé du succès de son ultime tour de force Mad Max 2, en vient à envisager la suite des aventures de son anti-héros solitaire, il est encore loin d’imaginer toutes les épreuves qui vont se dresser en travers de sa route. En effet, mener à terme pareille entreprise ne consiste pas uniquement en le fait de disposer du temps et de l’argent nécessaire, mais de pouvoir faire face aux imprévus incontournables d’un tournage à haut, voire à très haut risque. De 3 millions de dollars, le budget a d’ailleurs entre-temps grimpé à 10 : vous avez dit pharaonique ?

Mais avant même d’en arriver là, une question fondamentale se pose cependant : y avait-il seulement lieu de tourner un troisième tome des aventures de Max Rockatansky, dit « Max le Fou » ?
Une bien légitime interrogation. Et donc impossible de ne pas prendre au bas mot les dires du principal intéressé à l’époque; celui-ci avoue en effet sans détour que même dans ses rêves les plus fous, il n’avait jamais envisagé que Mad Max puisse connaître pareil succès planétaire, tant public que critique. Conséquemment, il lui semble alors bien péremptoire de prétendre tout de go, dans le feu de l’action et au sommet de la gloire, « et oui, bien entendu! Comment aurait-il pu d’ailleurs en être autrement? ».

Une saga cinématographique en guise d’écho aux étapes de la vie

Plutôt donc de partir du principe –comme chez un certain George Lucas et ses Star Wars– que l’autre George avait d’office prévu pour son héros un arc narratif complet en plusieurs chapitres, acceptons d’office que c’est faux.
Tout aussi faux que de prétendre que cette troisième aventure n’est qu’une vulgaire pièce rajoutée au puzzle. Je m’explique : à partir du moment où Miller a pris conscience avec The Road Warrior, étape fondamentale de l’évolution du mythe, qu’il était tout bonnement en train de marquer tout un genre d’une pierre blanche, l’idée qu’il pouvait très bien le faire en trois étapes, ou trois âges si vous préférez, ne mit pas longtemps à jaillir. L’origine de ce Beyond Thunderdome venait de prendre forme, et contrairement à quelque vision purement mercantile que ce soit, s’est donc pour ainsi dire imposée d’elle-même, naturellement.
Quoi de plus cohérent dans la mesure où le spectateur vient au cours des 96 minutes qui ont précédé d’assister à la naissance du fameux « Mad Max post-apocalyptique » ? Celle-là même qui a fini par se nicher dans l’inconscient collectif; car souvenez-vous, de cela il n’en était pas le moins du monde question dans un opus inaugural ancré dans une réalité autrement plus familière et donc oppressante.
D’autre part, Mel Gibson incarne dans ce contexte précis un homme déchiré, violemment marqué par le destin puisqu’il a été le témoin malgré lui de la barbarie ultime du Toe Cutter et de sa bande de dégénérés. Max est ici décrit comme une victime collatérale d’événements qu’il n’aurait jamais pu concevoir, et ce malgré toute cette violence frontale et totale qui ronge clairement notre monde à la dérive.
A la fin de cette initiation à l’enfer par l’horreur, il est d’abord laissé pour mort avant de se « relever »… et ce pour enfin sillonner ces routes vides et arides qui s’étendent à perte de vue sur le continent australien. Son « seul » but? Survivre. Lui mais aussi son chien (un indice!). Trouver de l’essence, avancer, toujours avancer… sans vraiment se douter de ce qui est en train de lui arriver.
Il est en route pour une nouvelle forme d’existence, laissant loin derrière lui ce qui lui reste encore de civilisé. Car c’est bien de temps dont il aura besoin pour enfin réaliser où en est arrivé notre monde, ce qu’il est en train de devenir lui-même, et même qui il est réellement; c’est à cette introspection profonde que mène la trame centrale de Mad Max 2 : Le Défi ! Et ce n’est donc que l’avènement du Road Warrior qui marquera, pas à pas, cette acceptation par ce Loner de son destin de loup solitaire…
C’est par cette quasi résurrection du personnage -qui recouvrera une once d’humanité via ces bribes éparpillées de-ci, de-là, le chien, donc, mais aussi la “Femme Guerrière” agonisant face à lui lors de l’assaut décisif – que George Miller marquait intentionnellement une étape fondamentale de son long chemin de croix : celui qui le mènera en toute logique vers la canonisation finale de « Saint-Max », cette iconisation ultime du personnage, et ce pour que l’être humain puisse -enfin!- s’effacer derrière le mythe.

Un Mad Max autrement plus symbolique

Une allusion christique, qui n’aura de toute manière échappé à personne, transparaît alors clairement en arrière-fond. Ici, un choix de mots conscient; « christique » plutôt que « religieux », car tel n’est assurément pas le propos du metteur en scène ici, il s’entend. C’est une dimension quasi rédemptrice qui s’esquisse donc ici en filigrane de cette nouvelle étape de (la) maturation de cet anti-héros pas comme les autres.
Du coup, pour bien comprendre une dimension plus symbolique qu’à l’accoutumée, il est important de réaliser que la mise en chantier de ce troisième opus s’est faite dans un contexte lui aussi plus mouvementé qu’auparavant ; en effet, environ un an avant le tournage, le frère d’arme, producteur et partenaire de toujours de Miller, Byron Kennedy, se crashe tragiquement dans un accident d’hélicoptère. Un événement terrible aux conséquences immédiates.
Endeuillé par la mort du co-créateur (il n’est nul autre que l’auteur du script du premier film) de « son » personnage clé, le réalisateur australien sombre d’abord dans une profonde dépression. Une de celles qui finit même par se transformer progressivement en expérience cathartique.
C’est là que George Miller puise la force nécessaire pour d’abord « se relever » lui-même puis de remettre les couverts sans son compère habituel. Et c’est dans cette expérience qu’il s’agit d’aller chercher la volonté clairement affichée d’humaniser encore un peu davantage un Max, cette fois-ci au contact d’une colonie d’enfants.
Le seul moyen, au-delà de l’inconcevable résurrection de sa femme et de son propre fils, de ramener ce personnage encore un peu plus chez les vivants. Un choix légitime dans un contexte de deuil.
De toute manière, aurait-ce été servir le mythe que de creuser davantage encore l’approche nihiliste du personnage? Rien de moins sûr, ce troisième volet se serait alors forcément inscrit dans le sillage immédiat de son insurpassable (?) prédécesseur… pour un résultat que l’on qualifiera poliment de si prévisible. Devant l’échec qui se profilait déjà à l’horizon, il s’agissait de rester pragmatique ; pourquoi tant d’efforts consentis, juste pour rester définitivement dans l’ombre de ce dernier? La pression à la fois du studio et des fans était terrible. Ainsi, pour mieux préserver sa raison, George Miller allait s’engager dans une « nouvelle » voie, sa voie à lui, celle du cœur!
Du coup, les choix narratifs -et ce même si certains peuvent s’avérer discutables- n’en restent pas pour le moins cohérents. Mais pas que : avec le recul, ils sont également nettement plus percutants que prévu.

It’s a long, long road out of Hell…

Dans Mad Max Beyond Thunderdome, il est d’abord question d’un homme sur lequel le destin continue de s’acharner avec entrain. Un homme qui va ainsi d’abord perdre le peu qui lui reste avant de pouvoir escompter redevenir celui qu’il est, celui qu’il a toujours été : un homme vivant. Un homme libre.
Au début de cette nouvelle histoire, Max (Mel Gibson, donc) se fait déposséder de sa roulotte et le peu de ce qu’il reste de son véhicule… par un pilote de Transavia BP-12 Airtruck (Bruce Spence… de retour dans un rôle totalement différent de celui qu’il tenait dans Mad Max Le Défi, un peu comme un autre acteur emblématique de la saga…) et son fiston…
Commence alors pour lui la reconquête de ses biens, ce qui l’amène directement à Bartertown, la Ville du Troc. Là, il compte bien mettre la main sur les deux gugus, sans se douter qu’il vient de mettre les pieds dans un lieu très spécial. Pourquoi? Non seulement les armes y sont proscrites, mais il est surtout dirigé de main de fer par Aunty Entity, la Reine du lieu (géniale Tina Turner dans un rôle taillé à sa dé-mesure).
Et arrive ce qui devait arriver : Max tombe entre les mains de cette « entité » rusée, une créature exquise qui va voir en lui un dangereux concurrent mâle… mais pas que!
Après avoir survécu au Dôme du Tonnerre, Max, banni à jamais, s’enfonce ainsi dans le Wasteland, le désert australien sans fin. C’est là, à bout de force et totalement déshydraté, qu’il sera finalement recueilli par une tribu de jeunes survivants qui ont appris à y vivre sans le moindre adulte.
Max le Fou représentera-t-il dès lors pour eux la menace tant redoutée par la génération post holocauste nucléaire ou au contraire le guide vers un ailleurs meilleur, Tomorrow-Morrow-Land, la Terre Promise ?
Pendant ce temps, Entity a bien-entendu déjà envoyé ses troupes à la recherche de celui qui revêt peu à peu les atours du Capitaine Walker, ce nouveau Messie dont parle la légende, celui-là même qui prendrait la tête de l’insurrection contre elle. A partir de là, inexorablement, le Futur est en marche!

Un terrain de jeu qui ouvre de nouvelles perspectives

A la noirceur abyssale du Road Warrior s’oppose une sorte de « lendemain qui déchante » auquel George Miller aura néanmoins insufflé d’autres perspectives bienvenues, et pas des moindres!
Byron Kennedy n’étant plus, il avoue sans détour que de s’engager davantage encore dans les ténèbres n’était clairement pas à sa portée dans ce contexte agité… Docteur de formation, il saisit mieux que quiconque la portée de la thérapie que pourrait constituer l’acte même de création. Plus le moindre doute à ses yeux; il se jette corps et âme dans le projet Beyond Thunderdome en y injectant toute la mythologie nécessaire, tout le panache de cette magie si unique que seul le Septième Art est en mesure d’offrir à tous.
Car ici plus que dans n’importe quel autre volet de la saga, le spectacle offert a pour principal objectif de fédérer les attentes universelles, en délivrant un message qui ne l’est pas moins.
Une approche qui dès lors ne peut aucunement être synonyme de « ratisser plus large ». Bien au contraire même; en effet, si cette troisième mouture est bien une coproduction australo-américaine chapeautée par la toute puissante Warner (qui au demeurant distribuait déjà les précédents films), c’est toujours sous le giron Kennedy-Miller que le film finit donc par voir le jour.
Lorsque la lumière de la salle s’éteint enfin, que l’ouverture du métrage, ce sublime plan aérien en plongée directe, embrasse tout le désert australien avant de filer droit vers une caravane laissant derrière elle un épais nuage de poussière et de sable, le tout sur l’électrisant « One of The Living » d’une Tina Turner décidément partout et au top, il faut bien admettre que Mad Max III « ce miraculé » a déjà vraiment une sacrée gueule d’atmosphère!
Mais davantage encore que de simplement satisfaire techniquement et visuellement un grand public (!) venu en masse, ce plan a pour objectif de créer un lien immédiat avec The Road Warrior en reprenant le fil de l’histoire quasiment là où nous l’avions laissé il y a trois ans. En un piqué céleste virtuose, le décor est clairement planté. Nous sommes alors tous, fans ou pas de la première heure, déjà en « en sainte terre du post-apo Mad Maxien » : anthologique!

Retour au bercail !

Bref, à moins de vivre dans un frigo anti-atomique ou de n’en avoir absolument jamais vu de toute sa vie (dans ce cas, ne surtout pas hésiter à se reporter aux chroniques « Los Angeles 2013 » pour une vue d’ensemble et « Les Guerriers du Bronx » pour un panorama plus précis du bien nommé « Bis Rital »), chaque spectateur -jeune ou moins jeune- est de toute manière conscient qu’il va en bouffer de la poussière, du sable et du bitume au cours des 107 minutes à venir !
Avec tous ces sous-Mad-Max que l’on a vu fleurir directement dans la foulée du 1 et du 2 partout autour du globe, comme ces avatars philippins dont l’honorable Stryker (1983) de Ciro H. Santiago, le genre est alors en plein boom! Et tout le monde s’y met avec plus ou moins de bonheur, même la France avec le minable Terminus (1985) de Pierre William Glenn (un très bon chef op pourtant !) et le fabuleux Dernier Combat que le père Besson réalise deux ans auparavant…
C’est dire si les distributeurs, notamment français, vont sauter sur l’occasion pour renforcer la présence d’une importante campagne d’affichage dans le métro parisien. C’est clair : « Vous n’y échapperez pas ! » et tel semble en tous cas être le mot d’ordre du petit monde du spectacle qui s’active là pour presser le citron au maximum. Et vu le succès faramineux qui les attend, on les comprend.
Malgré son interdiction totale sous l’ère Giscardienne et la censure, Mad Max premier du nom (qui pour le coup sort seulement quelques mois avant The Road Warrior – pour plus de détails, veuillez-vous reporter illico svp aux excellents articles d’Alex Metzger en ces pages!) fait logiquement un tabac au moment de son exploitation en salle. Et que dire du second, qui pulvérise au passage quelques records sur Paris-périphérie, surtout pour un film aussi violent…
Comme ces œuvres parfois puissantes trouvent facilement leurs publics, italiens et américains se disputent âprement l’hégémonie du genre. Et pourtant, pourtant, c’est bel et bien d’Australie que le vent nouveau soufflera une fois de plus. Celui que tout le monde attendait fébrilement depuis 1982.

1985 : l’Année du Troisième Contact

Ainsi, il faut bien se rendre à l’évidence : comme pour ne pas faire déshonneur à ses glorieux prédécesseurs, Mad Max : Beyond Thunderdome a lui aussi su redistribuer les cartes avec entrain; une fois de plus dans cette série légendaire, ce au même titre que les aventures d’Indiana Jones ou celles des héros de Star Wars, le changement de ton est « radical » selon les fans pour ce troisième épisode… « Radical », vraiment ? Car ce qui a pu de prime abord sembler « si » différent au public de l’époque est avant tout une question tonale qui sait trancher sur le reste sans en altérer les qualités intrinsèques.
Et elles sont nombreuses, à commencer par les poursuites et autres cascades de toute beauté, caractéristiques de la saga et sur les qualités desquelles je ne m’épancherai pas ici, surtout après les chroniques précitées.
Il y a plus important : comme nous l’avons donc vu il y a un paragraphe de cela, la vie a été la principale instigatrice de cette approche-ci. Ou plus tristement l’un des aspects les plus intrinsèquement liés à celle-ci, en l’occurrence la mort.
Après donc ce plan d’ouverture aérien vertigineux, le souffle puissant, si chaud et usant du désert. Qui, homme ou animal, vivant ou même mort, oserait s’aventurer sous pareil cagnard en ce territoire d’une désolation absolue?
C’est bien l’âme en peine de Max qui ère dans ce désert (…). Depuis combien de temps ? Nul ne peut le dire précisément. Mais au vu de la silhouette plus décharnée et déglinguée/défraîchie que jamais du Road Warrior, depuis pas mal de temps ! Ne parlons même pas de sa coupe de cheveux… Ses biens? Au vu de la vieille roulotte qui lui sert de moyen de locomotion et de pied à terre, ils se résument à pas grand-chose, pour ainsi dire…à rien.
Et même ça, on le lui arrache pour le laisser en bordure de route comme une vulgaire carcasse de bagnole. Un « warrior », ce pauvre type? Plutôt un damné qui n’a pas encore bien compris que les loques de son espèce ne font guère de vieux os dans le coin. Au premier plan de l’image, une ombre douloureuse se relève péniblement. Pour aller où ? Et surtout pour faire quoi ?!! Et si la seule question était de savoir que reste-t-il ici de notre « héros » ?
En fait, en guise d’entrée en matière, on fait difficilement plus sombre et désespérée que cette ouverture-là. Si, si, revoyez la donc, loin de toute considération sur la suite du film : ces quelques instants sont d’une puissance tellement terrassante qu’ils semblent bel et bien figés pour l’éternité.
C’est un peu comme si George Miller nous assénait un «Mon Mad Max 1 et mon Mad Max 2, des icônes du métal ? Les Mad Max iconiques ? Non, désolé, je crois que nous ne nous sommes pas bien compris… ! »
A ceux qui se sentaient trahis, qui estimaient que la Warner et co. les avaient trompés sur la marchandise, que les menteurs, oui les fossoyeurs de mythes étaient à l’œuvre ici, j’ai moi aussi envie de rétorquer : « Avez-vous seulement idée des multiples thématiques qu’embrassaient déjà les deux premiers opus? Ou vous êtes-vous ne serait-ce qu’un minimum intéressés aux destinées tragiques décrites dans ces films ? » Une question hélas quelque peu rhétorique au vu du mur d’incompréhension que dut affronter ce troisième volet au moment de sa sortie.
A tel point même que certains n’hésitèrent pas à rejeter toute la faute sur le coréalisateur George Ogilvie, arguant par-là que George Miller, le seul et unique capitaine digne de mener le navire à port, en sentant la catastrophe se profiler, avait de son propre gré préféré quitter l’épave sombrant du Titanic… Wow !!!

One of the Living !

Pareilles rumeurs ont la vie dure et ne peuvent de toute façon être le fruit du hasard! Plutôt que de malveillance à proprement parler à l’égard du film, le concept même en crispait plus d’un : certains experts de la presse spécialisée, qui n’avaient au demeurant même pas encore pu voir le résultat final, s’en donnaient déjà à cœur joie pour d’abord semer le doute, puis consciencieusement enfoncer le clou… et répandre ainsi leur venin sur une œuvre qui n’en demandait assurément pas tant!
Tout d’abord, et pour reprendre le titre d’une chanson qui semble sortir des tripes de Tina Turner par son lyrisme et sa puissance dévastatrice, Entity elle-même semble annoncer la couleur. Et quelle couleur ! Ici, il y a peu de survivants, il reste peu d’espoir, mais qu’importe à la limite. L’essentiel est ailleurs : il réside dans l’appartenance à ce groupe d’élus qui rebâtiront l’humanité de demain!
Malheureusement pour elle, Entity -ou plutôt Tina Turner- n’était aux yeux des gardiens auto-proclamés du temple Mad Maxien très certainement pas un membre de cette élite-là : «Quoi ? Tina Turner, dans un Mad Max ??? » pouvait-on entendre ad nauseam en 1985 ! « Elle s’improvise actrice maintenant ? Elle sait jouer ?? Un caprice de star !!! »…
Pourquoi tant de circonspection, voire même de haine à son égard? N’est-ce-pas exclusivement dû au fait que bien trop souvent hélas, être puriste se résume à ne disposer que d’un bien faible seuil de tolérance. Comme ce dernier n’en fait lui-même pas grand mystère, il se laisse volontiers auto-convaincre et auto-satisfaire par un égo déplacé qui légitimerait tout jugement personnel en le plaçant illico avant celui des autres.
Hélas, au cinéma comme ailleurs, il arrive donc fréquemment que culte et raison ne fassent pas vraiment bon ménage; après la fureur de The Road Warrior, et même si le « grand public » pouvait s’en satisfaire, le puriste, lui, ne voulait rien d’autre que du Road Warrior « Bis ». Et basta !
Que Tina Turner, la reine incontestée des rock stars, puisse venir apporter sa contribution à la légende du Guerrier de la Route? Ce n’était tout simplement pas concevable! Bien étrange position que voilà dans la mesure où sa présence se justifie JUSTEMENT par son statut de rock star. Comme dit, l’image colle, depuis ses débuts et assez légitimement de surcroît, aux basquets d’un Max Rockatanski ( !) toujours sanglé de cuir noir. Le fan avait bien tranché, non?

Tina Turner EST Entity

Mais plus objectivement, c’est à l’écran qu’un écart étonnant se creuse entre ces deux « bêtes de scènes »; en effet, contrairement à Mel Gibson qui propose une variation certes intéressante d’un personnage qui nous est néanmoins familier, la lionne rugissante y est juste magnétique par son originalité! Nouvelle dans cet univers, elle entraîne le spectateur dans son sillage, imprègne chaque photogramme d’image de sa présence… Et la qualité de son interprétation laisse souvent notre chéri Mel Gibson sur le carreau. Un constat qui sera pour beaucoup dans la réception du film lors de sa sortie.
Pourtant, Entity (Tina Turner donc) n’a pas que pour vocation de tenir la dragée haute à Max; elle en est à la fois le contrepoint idéal doublé d’un adversaire de taille, redoutable même vu qu’elle n’utilise pas de prime abord les mêmes armes mais celle… de la femme qu’elle est.
A tel point que le fan de base, obligé de subir l’outrage de voir la diva ainsi voler la vedette à « son » chouchou, de subir la présence d’enfants (comparés de-ci, de-là même aux Ewoks du Jedi ?!?) pendant une grande partie de l’histoire, condamne quant à lui fermement l’ensemble du métrage… C’est pourtant, avec un minimum de recul et de jugeote, aller un peu vite en besogne, non?
On pourrait encore longuement extrapoler sur les raisons profondes d’un tel rejet. Dans l’immédiat, tenons-nous-en du coup à l’essentiel : que peut valoir pareil personnage à l’image, quelle utilisation en est faite, sans surtout omettre de s’intéresser de près à la qualité de l’interprétation?
Après Toecutter (Hugh Keys-Byrnes), The Humungus (Kjell Nilsson), bien avant Immortan Joe (Hugh Keys-Byrnes again, tiens, tiens…), un autre type de « Bad Guy » fait donc ici son apparition dans l’univers de Mad Max : la femme!
Dans un monde post-apocalyptique en friche, en perpétuelle quête de repères voire en mutation, peut-elle encore prétendre à être l’avenir de l’homme?
C’est là une question centrale véhiculée par le script du film et qui mérite donc largement qu’on s’y attarde un peu davantage que sur les cascades: alors que nous assistons clairement à une redéfinition des genres au sein de nos sociétés occidentales, les rôles jusqu’ici prédéterminés dans nos foyers familiaux connaissent eux aussi quelques chamboulements de taille. Et si la femme contrôlait de plus en plus notre quotidien?
En effet, celle-ci aspire légitimement -et désormais surtout ouvertement- à s’affranchir (enfin!) des canons imposés des siècles durant par un patriarcat qui n’a que trop duré; les dégâts occasionnés dans nos cultures sont irréversibles. Des deux sexes que tout semble désormais « opposer » plus que jamais, c’est bien la femme forte qui peut s’assumer le plus naturellement, sans pour autant répudier l’égalité, du moins dans le meilleur des cas. Mais dans le pire des scénarios envisageables, elle peut tout aussi fermement dicter ses conditions à ce sexe que jadis l’on qualifiait de « fort ».
Cet aspect fondamental de Mad Max III fait donc plus que jamais écho à notre monde actuel.
Certes, ce n’est pas ici que nous aborderons plus en détails un sujet aussi brûlant. Moins par intérêt que par manque de place d’ailleurs. Et au risque d’en décevoir certain(e)s, je vous annonce d’office que je ne vous apprendrai donc rien de bien nouveau.
Mais dans le film qui nous intéresse en ces lignes, voir une femme (!) noire (!!) tenir tête au Road Warrior dans un film ayant pour toile de fond la fin (??) du monde (!!!) est un pari non seulement risqué en 1985, il relève clairement du défi unique en son genre pour tout un sous-genre de la Fantasy : offrir pareil rôle de femme forte à l’écran! Dans Beyond Thunderdome, les mâles… ne sont plus que des reliques friables d’un autre monde, et le sont donc, c’est un fait, entre les doigts agiles et zélés d’Aunty Entity.
Ainsi, son personnage déploie sans hésiter ses charmes naturels pour mieux tromper sa proie. Cette spécificité en fait donc une lionne rusée qui exploite si machiavéliquement la faiblesse de ses victimes pour ensuite asseoir son « emprise » féminine, alliance parfaite entre force physique et intellect glacial, celle-là même qui fait frémir -et pas que l’homme! Et c’est bien en cela que les passages la mettant en scène acquièrent cette dimension cinégénique si spécifique : « Entity » n’est pas seulement une « femme » c’est une « entité », une « créature ». Une reine majestueuse, une vraie, à la tête d’une ville entière, son « royaume »! Un royaume sur lequel elle règne d’une main de fer, sans partage. Et de fait, elle devient, de loin, l’adversaire le plus dangereux auquel Max ait pu être confronté jusqu’ici… Et le bougre va vite s’en apercevoir!
En cela, Mad Max III est clairement le digne héritier du Road Warrior ET de Mad Max premier du nom, la conclusion idéale de saga. Ce qui amène illico une petite question rhétorique à destination de tous ses détracteurs : quelle « femme-entité » autre que Tina Turner aurait pu l’incarner pareil monstre de charisme avec autant de brio?

Master Blaster, l’ennemi de l’intérieur

En même temps, pas de mano à mano que ce soit pour Entity dans Beyond Thunderdome, et pour cause.
Bien qu’il y ait un soupçon d’arrogance déplacée dans le fait d’affirmer qu’un homme ne peut pas un minimum être impressionné physiquement par cette créature à la fois si fascinante et intimidante, ce troisième chapitre se devait de clore la saga avec panache. Pour cela, confrontation physique il devait y avoir, et pas qu’une!
Face à la potentielle colère des fans et du spectateur avide d’engagements plus physiques, George Miller décida donc d’introduire un autre adversaire de taille, masculin cette fois-ci. Un peu comme si le réalisateur australien avait ainsi voulu injecter un peu davantage de testostérone dans son script… contrebalancer les enjeux du film par un autre personnage fort, un homme? « Fort », vraiment?
Après une bonne demi-heure, alors que la voix d’Entity résonne pour la première fois dans le fameux Dôme du Tonnerre, apparaît donc Master Blaster. La raison de sa présence? Le challenge de Max. En effet, en provoquant celui-ci dans un duel à mort, Aunty Entity escompte faire d’une pierre deux coups, à savoir se débarrasser simultanément de ses adversaires du jour pour contrôler enfin seule la production de méthane/gasoil. Car si elle incarne si bien le pouvoir exécutif, elle n’en reste pas moins une businesswoman devant l’Eternel; les enjeux de l’avenir de Bartertown la Ville du Troc, à la fois économiques et politiques, ne pouvaient de toute manière pas la laisser indifférente à cette vision d’un futur des plus rentables!
La complémentarité des enjeux se fait ressentir jusque dans la nature profonde de ce nouvel adversaire: Master Blaster, ou plutôt Bombe (Paul Larsson), n’est que le corps d’un être complété par Maître (Angelo Rossitto). Ensemble, ils forment un seul et unique personnage. « Forts », ils ne le sont donc qu’à eux deux.
Pourtant, le Dôme du Tonnerre requiert plus que la seule force physique pour quiconque escompte sortir vivant de l’épreuve. Les deux hommes vont sous les yeux d’un public venu en masse pour assister à ce spectacle se livrer à un bras de fer inoubliable, en suspens au bout d’élastiques et surtout munis de tronçonneuses (!).
Une scène clef qui révèle au passage toute la dualité du personnage d’Entity. Une scène capitale car de son issue découle un apprentissage fondamental pour notre héros: l’humilité face à la valeur de la vie. Son propre retour à la « vie » peut donc commencer. Un changement profond, radical même, est déjà en train d’opérer.

De Brian May à Maurice Jarre : une affaire de musique

Si quelque chose change également dans ce troisième opus, c’est la musique, confiée cette fois-ci aux bons soins de Maurice Jarre, le père de Jean-Michel, en lieu et place de Brian May.
Ce qu’elle perd en termes d’immédiateté tribale, elle le gagne ici sur le plan symphonique ; en effet, la production aura cette fois-ci misé sur toute la puissance orchestrale de la partition pour conférer à ce troisième Mad Max les atours d’une superproduction hollywoodienne. Après tout, c’en est une, pourquoi se priver!
En la matière, le compositeur des bandes originales de films mythiques tels que Lawrence d’Arabie ou Le Doctor Zhivago est certes en terrain connu. La présence au générique du lauréat de 3 Oscars dénote de l’ambition de cette nouvelle production Kennedy-Miller qui veut ainsi donner une ampleur inédite aux images méticuleuses d’ailleurs composées avec le plus grand soin et comme pour le précédent par Dean Semler (Waterworld).
Cette collaboration ne se fera cependant pas sans accrocs, le compositeur ayant visiblement eu le plus grand mal à cerner toute la latitude de l’univers dans lequel il venait tout juste de mettre les pieds. Il allait sur ses 60 ans…
Malgré moult réécritures et réajustements opérés sur demande expresse du réalisateur australien et le fait que Maurice Jarre ne soit pas vraiment coutumier du genre, la partition qui souligne l’action de cette troisième mouture avec un panache certain reste assurément de toute beauté.
Complétée par deux chansons d’anthologie commandées dans la foulée à Tina Turner (les fameux We Don’t Need Another Hero et One of the Living, donc), il n’est pas interdit de considérer cette aventure musicale-ci comme la plus entêtante de la trilogie initiale.
Car outre son côté quelque peu sur les rails (et pour cause ici aussi !), l’ensemble est bel et bien si mélodieux en diable qu’il apporte au film le souffle requis en terme d’aventure épique centrée sur la quête initiatique d’un groupe de jeunes survivants en route pour la liberté… et par la même occasion la légende.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que pour apprécier à sa juste mesure cette partition hors du film, il est fortement conseillé de la redécouvrir en version intégrale d’époque, celle-là même qui a été éditée pour la première fois en 2010. Profitez-en là encore pour vous refaire un avis…

Les enfants perdus : quand la bande de Peter Pan s’invite dans un George Miller

Et cette belle musique conduit ainsi le spectateur au cœur même d’un récit plus ancré que jamais dans l’imaginaire classique, comme en témoigne notamment « la bande des enfants abandonnés », derniers survivants du crash d’un 747 dont la carcasse repose toujours dans le désert, et qui recueille Max le Fou.
En effet, cette communauté de « Lost Boys » dépeinte ici par le scénario renvoie immédiatement aux Garçons Perdus du Neverland de Peter Pan; ces derniers attendent eux aussi fébrilement le retour de leur héros, à savoir du « capitaine Walker », celui qui les mènera vers la liberté sur les ailes de son avion 747.
Rejetant jusqu’à présent sans appel le monde des adultes, celui-là même qu’ils identifient à Bartertown la Corrompue, ils reconnaissent néanmoins rapidement en Max Rockatansky la réincarnation de la légende. Car bien qu’elle ne se transmette qu’oralement, des motifs peints sur les murs des grottes qu’ils habitent attestent d’étranges similitudes physiques avec leur hôte mystérieux.
Bien entendu, ils devront d’abord composer avec un homme replié sur lui-même car meurtri au plus profond de sa chair, blasé, cynique et même dédaigneux. Car lorsque vient le moment des révélations, Max n’a pas la moindre considération pour ces mythes auxquels ce groupe si soudé doit sa survie. Ne serait-il qu’un adulte de plus, incapable de se montrer comme tous les autres à la hauteur de ses responsabilités d’homme, de guide, voire …de père?
Pour bannir le moindre doute, ils décident de prendre fermement leur destinée en main et découvrir par eux-mêmes le monde « au-delà du grand désert », faisant ainsi courir d’énormes risques à leur propre communauté.
Max a déjà perdu ses enfants, sa femme, ses illusions. Que reste-t-il ici de son espoir et de son empathie? Va-t-il de nouveau assister impuissant aux conséquences directes de l’inaction fatale ou enfin saisir la dernière opportunité peut-être de revenir vers le monde des vivants, de la vie? Va-t-il savoir redonner des ailes au rêve, à l’avenir?
D’une certaine manière, c’est bien le Neverland qu’il s’agit d’investir, symbolisé ici par cette quête des enfants du « Tomorrow-Morrow-Land » ; Max n’y serait-il, d’une certaine manière, pas déjà lorsqu’il « se relève » une dernière fois, pour eux? Quoiqu’il en soit, et même s’il ne s’en doute pas le moins du monde, son odyssée à lui touche alors pour de bon à sa fin. En-fin !

A la fin : We don’t need another Hero !

C’est ainsi que Mad Max: Beyond Thunderdome dévoile dans cette double, voire triple lecture sa réelle note d’intention : comprendre que malgré tous les malheurs endurés par l’homme, il s’agit toujours de ne pas perdre de vue l’essentiel, que « reprendre pied dans la réalité » est toujours du domaine du possible. Et que pour cela, redonner l’espoir à celles et ceux qui semblent irrémédiablement l’avoir perdu passe par la capacité à transcender la douleur par le bonheur, ce bonheur intime qui se nourrit du rêve. Ainsi seulement, la mort n’est alors plus qualifiable de « fin du chemin »; elle devient synonyme de renaissance, de nouveau départ.
Les drames les plus douloureux et les plus intimes que l’être humain est amené à affronter, même s’il ne se sent de prime abord pas de taille à leur tenir tête, ont un sens ; nous permettre de comprendre la valeur inestimable de ce qui nous semblait tout acquis, et qui ne l’est jamais, à savoir notre existence même en ce bas monde.
Paradoxalement, notre salut ne dépend pas obligatoirement de notre courage et de notre force à faire systématiquement face au danger, mais découle plutôt de notre habilité à accepter nos faiblesses, d’autant mieux qu’elles nous ouvrent les yeux sur notre nature profonde : qui sommes-nous ? Que recherchons-nous ? D’où venons-nous et surtout, surtout, où allons-nous ? Nous n’avons jamais fini de nous le demander, de nous redéfinir et d’aller de l’avant.
C’est bien la « leçon de vie » qui, bien ironiquement, est léguée à Max Rockatansky ici. Un homme est mort pour qu’un homme puisse vivre! Vive l’homme, dans sa plus simple expression.
Cette résurrection finale, aussi métaphorique soit-elle, prouve bien que l’histoire est sans cesse amenée à se répéter. Des cendres de nos civilisations passées, quelque chose, ou quelqu’un, subsiste toujours. Survivre, coûte que coûte, vaille que vaille, mais ensemble. Car nous dépendons tous les uns des autres. A plus forte raison quand tout nous oppose, car cela nous donne un but, un objectif à atteindre. Sans lui, nous n’avons plus de raison de nous battre, ni même d’exister. C’est l’essence même du rêve, de l’espoir. Et celui-ci s’éteint toujours en dernier.
Voilà le fameux message qu’Aunty Entity n’aura finalement pas que « compris » : Ô miracle, elle aura même su « l’accepter », en laissant tout simplement l’espoir survivre là où il en faut!
Un message de paix si simple et universel en apparence qu’il n’est, comme souvent, même pas immédiatement identifié ni même décrypté. Du moins consciemment. Et ce dernier clin d’œil qui est adressé dans Mad Max : Beyond Thunderdome à TOUT LE MONDE. Les fans et tous les publics de la Terre. Une piqûre de rappel bien nécessaire, notamment en ces temps troublés, car c’est bien là l’essentiel à transmettre de génération en génération, pour des siècles et des siècles, à toutes celles et ceux qui comprennent ce symbole vital : le message d’amour et d’avenir, d’un homme à d’autres hommes, pour que demain existe, que l’espoir subsiste. Comme c’est le cas dans ce Mad Max III. Car c’est bien ainsi que naissent les légendes. Beyond Thunderdome: we really don’t need another hero!
Mais l’avenir, comme toujours, nous incitera à davantage encore de retenue. Car déjà au loin, l’orage gronde…