Texte : Nicolai Laros - 17 mars 2021

Les Guerriers du Bronx I

Un panorama du Bis : New York 1990 s’en va en guerre

Après le fameux Los Angeles 2013, voici (enfin!) venue une autre chronique qui vous invite avant tout à découvrir un pan bien précis du cinéma de genre, toujours en corrélation avec un -voire des- films ou personnages mythiques. L’exploration fragmentaire qui est faite de ce petit classique du « Bis » qu’est  Les Guerriers du Bronx n’a ainsi d’autre visée que de parler simplement et au travers d’un exemple concret d’un genre à part entière. Pour plus d’exhaustivité analytique « post-apo », allez donc faire en attendant un petit tour du côté de l’australien Mad Max ou rejoignez-nous donc pour la chronique des « Guerriers du Bronx 2 ». C’est pour bientôt, alors encore un peu de patience !

Maintenant fermez les yeux. Laissez passer quelques instants puis rouvrez-les: changement de décors! Là, devant vous, un autre espace-temps; l’humanité écrit l’an 1990, la réalité est alternative. Où sommes-nous? Aux States, à New York pour être plus précis, tout du moins dans ce qu’il en reste car la City n’est plus que l’ombre d’elle-même. Violence et misère sont désormais monnaie courante. A tous les coins de rue, cette «Big Apple » là -pourrie jusqu’au trognon et rongée à la fois par la vermine et les gangs- n’est décidément plus le fier porte-étendard du capitalisme conquérant qu’elle fut jadis; ce qu’il en reste, ce ne sont plus désormais que ruines et désolation à perte de vue, un lieu où la terreur et le chaos règnent de main de maître.
Vue de Taxis à New York années 1980
Bref zoom avant : dans cet enfer urbain, et après une fuite éperdue qui l’amène de surcroît à braver les mille et un dangers de la nuit, une jeune femme, frêle tout autant que courageuse, est assaillie par des hordes grouillantes de mâles plus bêta qu’alpha! In extremis, elle parvient à échapper à ses poursuivants. C’est peu dire qu’un vrai miracle vient de se produire sous nos yeux.
Perdue dans New York, cette belle n’a bien entendu rien en commun avec le monde sauvage qui l’entoure. Alors que fait-elle là ? Rien qui, de prime abord, la prédestine à cet enfer. Mais sa présence en ce lieu n’est pas le fruit du hasard. Bien au contraire même.
Nous apprenons vite qu’elle est issue de la haute-société de cet avenir alternatif et oppressant. Et ce n’est pas tout; il s’avère aussi qu’elle est la fille du Vice-Président des USA. C’est en fait un différend familial qui l’amène désormais à se soucier du sort peu enviable que son paternel réserve à l’espèce humaine et il ne lui restait comme seule alternative que la fuite loin de ce tyran…
Un tyran maintenant surmotivé dans l’optique de voir ses hommes ramener au plus vite sa progéniture dissidente. Et vous l’aurez deviné, ce n’est certainement pas là par pur altruisme; tout vice-président des USA (d’ailleurs ironiquement joué par Enzo g. Castellari himself…) qu’il est, il a pour unique ambition de remettre la main sur ce que sa si chère fille lui a subtilisé… Car sinon se profilerait pour lui des lendemains qui déchantent sérieusement du moment que ses secrets politiques (et accessoirement ses fonds de retraite…) tombent entre les mains de la plèbe : le point de non-retour de leur relation est donc atteint.
Sans crier gare, nous assistons donc dès les premières minutes du film à la condamnation sans appel d’une fille par son père. Pire encore: elle doit même mourir! La vie a-t-elle alors la moindre valeur dans pareille société? Rien n’est moins sûr…
Mais voilà que se profile déjà un sauveur potentiel, et ce via l’intervention inattendue d’un chef de gang répondant au doux nom de Trash (Mark Gregory). Dès lors, la belle saura faire face aux pires dangers et oser la traversée de cette ville-forteresse, ce alors même que les violentes tensions entre gangs risquent à tout instant de faire éclater une guerre.

Si à la lecture de ce très bref synopsis, vous vous écriez : « Bon sang, j’ai déjà vu ça ailleurs! », alors soyez rassurés car vous n’êtes pas les seuls! Ah, « Déjà-vu », quand tu nous tiens. Mais toute ressemblance avec des situations ou des personnages connus est ici purement… intentionnelle.
Tout simplement parce que depuis une trentaine de lignes, vous avez changé d’univers filmique: rassurez-vous, vous êtes passés sans encombres dans l’autre monde, une dimension plus connue sous le nom de « Bis ». Et bis repetita donc, ce qui tombe pour le coup, avouons-le, plutôt bien!

Vue de Times Square New York années 1980

Le « Bis Rital », splendeurs et décadences

Dans les années 80, des titres aussi divers que Les Nouveaux Barbares du même Castellari, le fameux diptyque Le Gladiateur du Futur/2020 Texas Gladiator d’un certain Joe d’Amato (retenez bien ce nom !) et autres 2072, les Mercenaires du Futur du pape du gore Lucio Fulci, font bel et bien fureur : ce cinéma de genre dit “Bis” est assurément en plein boom. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, il nous parvient en grande partie d’Italie!
A l’origine de celui-ci, une déferlante de films de SF américains avec pour la plupart comme toile de fond un holocauste nucléaire, un film emblématique -ou plutôt même deux- émergent rapidement de la masse: le mythique New York 1997 de John Carpenter, tout d’abord. Mais également le non moins glorieux The Warriors réalisé trois ans auparavant par Walter Hill. Un concours de circonstance très avantageux pour l’industrie du film en général et italienne en particulier. On ne s’étonnera donc guère que nombreux seront ceux qui s’écrient sans tarder: « Mais c’est bien sûr! »
Jamais en rade d’idées dès qu’il s’agit d’exploiter scrupuleusement un filon juteux, les pontes du “bis italien” se frottent donc les mains, et pour cause : réputés pour leur propension à monter à la fois très rapidement et à moindre frais des productions qui doivent tout, ou presque, aux grands succès planétaires de l’époque, ils ont le vent en poupe. Et sont de surcroît systématiquement sur les rangs dès qu’il s’agit de presser encore un peu le citron… Un calcul économique avant tout… Avant tout, vraiment ? Car si cette frange du cinéma populaire italien s’attire logiquement les foudres de la critique bien-pensante de l’époque, de véritables réussites artistiques ne sont pas non plus totalement exclues. Elles donneront même naissance à de joyeux fleurons du bis, et pas des moindres.
Ce qui se fera d’ailleurs au grand dam de bon nombre de Majors américaines qui voient d’un (très) mauvais œil cet essor inquiétant, craignant -parfois à juste titre- que ces copies ne fassent trop d’ombre à leurs glorieuses machineries US trop bien huilées.

Vue de Times Square New York années 1980

 

La fin des Trente Glorieuses : des Seventies vers les Eighties – Un peu d’histoire!

Si on peut encore aisément suivre cette logique (quid de « calcul économique » au paragraphe précédent ?), il en va pourtant tout autrement d’investisseurs peu regardants quant aux conditions de production et pour lesquels les chiffres mirobolants au box-office de ces titres ont de quoi faire saliver; étant si désireux de se faire eux aussi une place au soleil, ne comprennent-ils pas mieux que quiconque le marché de l’époque? Car en fait, le rapport très étroit qui s’instaure tout naturellement entre ces œuvrettes aux faibles coûts de production et l’avènement en devenir de la vidéo est évident. Une approche assez symptomatique pour un genre -voire même juste des films- qui est/sont alors vraiment pris de haut artistiquement parlant : pragmatisme, quand tu nous tiens…
C’est précisément dans ce contexte politique et économique bien particulier entre la fin des années 70 et le début des années 80 que s’opère un changement notable de mentalité. Pas étonnant en soi : on y assiste entre autre à la fin douloureuse d’une évolution des plus conséquente de la culture de l’après 69, ce notamment via le scandale du Watergate et l’avènement de la Guerre Froide! A partir de ces années charnières, le cinéma se fait plus que jamais l’écho engagé d’un climat politico-social des plus mouvementés.
Alors que dans les années 70, on produisait régulièrement des films comme Un Justicier dans La Ville de Michael Winner ou des œuvres de grands cinéastes précurseurs de la trempe d’un Sam Peckinpah qui a fait passer, de La Horde Sauvage en 1969 jusqu’à The Osterman Weekend en 1983, un cap à l’exploitation de la violence au cinéma, les années 80 s’appuient quant à elles sur ce constat et l’amènent vers de nouvelles sphères : celles de l’après Star Wars, donc celles de la démesure cinématographique. Et c’est forcément là un indicateur de premier plan qui permet à lui seul de mieux prendre la température de cette décennie décidément pas comme les autres.
Si on s’en tient donc à la réalité, c’est en effet dans un contexte de paranoïa galopante, savamment entretenue par les médias, que les questions sécuritaires sont sur toutes les bouches. Surtout aux States d’ailleurs. Et la paranoïa des années Carter et Reagan aura tôt fait de tout emporter sur son passage : décrété comme tel, le communisme est l’ennemi public n°1 du monde occidental…

Vue de New York Times Squares années 1980

Le cinéma, un reflet dans un œil de verre (ou de notre société au bord du gouffre)

Mais menace n’est pas systématiquement extérieure! Loin s’en faut même, puisque l’ennemi peut tout aussi tranquillement se cacher parmi nous ; il n’y a pas que le péril « rouge » dans la vie. A commencer par le véritable ennemi intérieur.
En effet, c’est tout le monde occidental qui se met à trembler de peur face à ce danger diffus, celui que représenterait donc la frange de population des laissés pour compte. Les victimes de l’American Way of Life pour ne prendre que cet exemple. Celui qui émerge alors rapidement d’un peu partout puisque déjà propulsé en prime time directement dans votre salon grâce à la TV : « Il faut que ça rapporte ! La peur se vend si bien!!! » Jamais les derniers pour refourguer leurs ultime « production-maison » au plus offrant, tous les médias sont à pied d’œuvre. Légitimement serait-on tenté d’ajouter car ils ne participent ainsi qu’activement à l’« effort de guerre » pour sauver le monde civilisé « de ces hordes barbares prêtes à déferler sur lui »… Bigre!
Du coup, en lieu et place d’un idyllique American Dream qu’il fallait faire miroiter à tout un chacun pour écouler toujours plus, c’est cette vision de l’American Nightmare qui tend à se lover confortablement dans les foyers familiaux. A l’insu de toutes et de tous, il va sans dire… et sous les feux de la rampe car toujours scrupuleusement mis en scène comme s’il ne s’agissait que d’un vulgaire spectacle.
En toute logique donc, comment attendre du développement exponentiel de la VHS et du marché de la vidéo que ses têtes pensantes tempèrent les ardeurs des férus du catastrophisme ambiant? Il n’en sera bien entendu rien; La production flaire aussitôt là un nouvel Eldorado aux multiples possibilités/opportunités, une niche des plus prometteuses pour un marché alors en pleine expansion… « Plus vaste comme champ d’action, tu meurs ! » s’esclaffent-ils en chœur en entendant déjà le doux bruissement des billets verts…
Grâce à elle, les productions les plus variées seront désormais à la disposition du grand public. A commencer par tout cet ensemble de films honnis et bannis du prime-time. Ça ne pouvait mieux tomber car c’est justement la caractéristique même du genre qui nous intéresse ici ! La nature est bien faite.
Un cinéma autrement plus libre au niveau du ton et qui se fait le reflet inquiet et inquiétant de tout un monde d’auteurs, certes. Mais pas que! Seulement des êtres humains qui se préoccupent de leur avenir commun et par extension…du nôtre, à savoir de ceux qui l’apprécient. Un cinéma qui – justement! – se fait donc de fil en aiguille le chantre des lendemains qui déchantent.

Epave à New York années 1980

1979 ou les prémices/l’emblème d’un genre nouveau : le post apo se construit sur des bases « tangibles »

Appuyons nous sur le film The Warriors: réalisé en 1979, il constitue un exemple très explicite de film ayant lui aussi fait les beaux jours des vidéoclubs. Son réalisateur Walter Hill y dépeint avec toute la férocité qu’on lui connaît la Grande Pomme comme véritable antichambre de l’enfer.
Cet univers lugubre dépeint une vie organisée en bandes rivales, ou plutôt en gangs. Un groupe de jeunes parias, les Warriors, vont au péril de leur vie devoir traverser la ville en une nuit faite de violence et de règlements de comptes sanglants. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils sont accusés à tort du meurtre d’un leader charismatique qui venait juste d’unir les autres fratries sévissant dans les ruelles sombres de la ville.
Comme il se doit dans un genre ultra codifié, s’ensuit alors une course poursuite effrénée à travers une cité dépotoir aux arrêts de métro qui sont autant de coupe-jarrets successifs. Car ces assaillants multiples représentatifs de la faune de ce New York intemporel ont juré de laver cet affront dans le sang et ne reculeront devant aucun stratagème pour arriver à leurs fins.
Le climat anxiogène du film doublé de ce décorum déjà quasi apocalyptique marquera à jamais les esprits de l’époque et les rétines des spectateurs médusés.
Mais si le film est déjà un hit en salle (pour un budget de 4 millions de dollars, il en rapportera 22 sur le seul territoire US), il fera avant tout et surtout le bonheur de toutes celles et ceux qui découvrent alors ce nouveau moyen de visionnage qu’est le magnétoscope et la VHS au début de la décennie à venir. A l’instar de ces Guerriers de la Nuit, nombreuses seront les productions de fiction ou de science-fiction qui seront redécouvertes voire carrément découvertes via ce nouveau mode de visionnage : le home cinéma.
Et c’est bien entendu là que le « post-apo » s’est découvert une niche digne de sa grandeur… puis de sa décadence!

Vue de New York Central Park en friche années 1980

Les Eighties

Effectivement, les vidéoclubs germent alors à très grande vitesse un peu partout, permettant à ces productions-là et quelle que soit leur qualité de rapidement rentrer dans leurs frais. Privées pour la majeure partie de sortie en salles, que ce soit nationale mais aussi dans les réseaux restreints, ces œuvres finissent –pour la plus grande joie des cinéphiles avertis – par atterrir sur un rayonnage de vidéo-store local.
Les cinémas de quartiers, notamment ceux de Time Square qui projettent en boucle ces petites productions peu onéreuses, sont bien entendu là pour confirmer la règle : ils permettent clairement de situer les enjeux de productions qui retranscrivent à l’écran ces grandes craintes d’une époque que sont le nucléaire, l’insécurité, l’avenir, toujours et encore… Et le besoin impérieux d’évasion dans un monde de plus en plus dur à vivre.
La déshumanisation via un système capitaliste de plus en plus caricatural et matérialiste laisse nombre de personnes sur le carreau. C’est le sujet cœur du débat. Le béton de ces nouvelles tours qui fleurissent de-ci de-là, dans les citées du monde entier, en est le décor emblématique.
Porte-étendard de cette perception, la ville de New York connaît à l’époque une explosion significative de son taux de criminalité: Peep shows, cinémas pornographiques, restaurants et salles d’arcade sont donc les symboles les plus représentatifs de cette période et connurent un pic de fréquentation en 1981.
Une date qui correspond étrangement à la sortie en salle d’un autre chef de file de ce cinéma urbain et violent: chef-d’œuvre incontesté et incontestable du post-apo, New York 1997 de Big John est lui aussi un succès foudroyant ; pour 6 millions de dollars investis, 25 reviennent directement dans les caisses d’AVCO-Embassy Pictures et du distributeur International Film Investors. Forcément, cela donne tout de suite très envie à toute une cohorte de copieurs…Et donc aux « bisseux » d’Italie un alibi de choc puisqu’ils ne sont jamais en rade d’idées lumineuses lorsqu’il s’agit de surfer sur la vague de la rentabilité immédiate…

Bienvenue dans l’ère « post-nuke» du Bis Rital

C’est dans ce contexte global si favorable que vont être définies les grandes lignes de ce que le Septième Art a pu engendrer de plus « populaires »; Le « Bis Rital », ou un certain idéal de cinéma populaire justement! Un vivier de créativité et de contraintes qui, pourvu de pareille dénomination, se passera bien entendu illico de toute considération particulière de la profession pour prendre son envol vers les niches même du système. Et à première vue, qui s’en soucie d’ailleurs vraiment?
Clarifions d’emblée un point important : bien que trop réducteur pour la production d’un pays si prolifique sur le plan artistique que de tout ramener à cette seule portion congrue de son art, il le serait tout autant de ne pas accorder au « Bis » la place qui lui incombe dans le paysage mondial du film. En effet, pourquoi l’aborder avec une condescendance aussi arbitraire que puérile sans faire étalage au passage de son ignorance? Ne regorge-t-il pas lui aussi de pépites, comme dans tous les autres domaines existants? Et ce malgré pareille désignation plutôt « colorée » pour le moins dépréciative, mais qui attise quoiqu’on en dise ou on en pense immédiatement la curiosité du chaland?
Au vu de ses fans de plus en plus nombreux, on serait bien tenté de répondre par l’affirmative. Car en ces temps de CGI intempestifs, le goût des choses simples semble encore promis à un bel avenir, l’ordinateur faisant souvent amèrement regretter à de nombreux cinéphiles l’époque encore pas si lointaine ou suspension d’incrédulité ne rimait pas systématiquement avec polissage, voire rinçage, des images. Faute de moyens techniques pareils en post-prod, l’heure était d’abord au direct, au « concret », des véhicules aux décors en passant par tous les autres SFX d’usage.
Prenons par exemple l’une des plus fameuses productions du genre, à savoir le 2019, Après La Chute de New York de Sergio Martino : un film typique du genre, donc passablement « fauché » et « pillant » sans vergogne ses modèles… jusque dans son titre! Mais également empreint d’une telle générosité et sincérité dans sa confection que malgré -ou plutôt grâce à- de multiples allusions (pour rester poli, hein!) volontaires aux grosses machines hollywoodiennes de l’époque, il a depuis belle lurette gagné ses galons d’œuvre culte. Car ce 2019 regorge aussi de qualités, ce que reconnaissent désormais les plus éminents spécialistes de la presse spécialisée. Très critiquée à l’époque, sa caractéristique « old school » fait maintenant des heureux : une réhabilitation tardive, mais ô combien méritée!
Un chef-d’œuvre parfaitement représentatif de son époque et du « Bis Rital », donc. Et cette désignation se passerait presque de commentaire dans son arrogance, si ce n’est qu’elle aura au fil du temps fini par prendre cette connotation « fun » que nous lui connaissons tous. Et qui renforce donc encore un peu davantage ce « capital sympathie » de plus en plus prisé aujourd’hui par les blasés de tous poils.
Bref, un cinéma qui compte encore une grande communauté de fans partout dans le monde. Et qui -comme dit- continue sereinement de croître, élevant à cette occasion ces artisans du bis encore des nôtres au statut de véritables légendes vivantes. Une belle histoire dont l’Italie peut, dans un contexte actuel bien moins glorieux, se montrer fière.

Vue de New York Central Park en friche années 1980

Enzo G « D’après le cinéma de… » Castellari ? « Si, si ; mais avec style! »

Outre donc Sergio Martino, un autre cinéaste n’aura eu de cesse de gratifier le cinéma italien « bis » de joyaux certes parfois un peu bruts mais aussi généreux que variés; c’est d’Enzo G.Castellari, un Romain bon vivant, au ton jovial, dont il s’agit. On lui doit ainsi dans des genres aussi divers que le Polizioti, le Western, l’Action et le Post-Apo nombre de merveilles filmiques dont, entre autres, le fabuleux western Keoma avec Franco « Django » Nero et le polar « hard boiled » The Big Racket avec Fabio Testi ; deux fleurons incontournables du cinéma d’exploitation local!
Sans forcément être un génie du Septième Art, la majorité de ses films est empreinte d’un savoir-faire indéniable doublé d’une générosité et d’une efficacité à toute épreuve. Mettez voir entre les mains de cet artisan sincère et doué un scénario solidement charpenté, il s’empressera de vous livrer une de ces petites merveilles dont il a le secret: de High Crimes (Le témoin à abattre chez nous, 1975) jusqu’à Hammer (1987) en passant par L’Humanoïde en 1979, curieuse tentative étrange de SF à l’italienne, quasiment tout semble lui réussir. Même au rayon copies carbones, ses Dents de La Mer à lui (Cruel Jaws, 1981) portent indéniablement sa signature et s’avèrent même très plaisants à suivre.
Vous noterez d’ailleurs que ces titres portent systématiquement un nom anglophone, ce afin d’être exploitables dans de meilleures conditions et faire tourner des stars internationales dont la carrière le réclame. Mais au vu des résultats probants tant techniques qu’en termes de direction d’acteurs, la fin justifie largement les moyens.
Ayant donc œuvré dans quasiment tous les genres qui nous intéressent chez Split Scream, le cinéaste dispose d’une expertise enviable. Et il va s’empresser de la mettre à la disposition de ce dernier lorsqu’un nouveau projet pour le moins ambitieux se présente à lui en 1982. Mais de quoi s’agit-il au juste ?
En fait, il ne sera ni plus ni moins question ici que d’une relecture élémentaire -voire même une sorte de suite futuriste- du chef d’œuvre de Walter Hill! Pour atteindre son objectif, à savoir proposer de la qualité pour un budget de misère, il ne reculera devant aucun stratagème, pas même d’injecter à l’ensemble une bonne dose d’Escape from New York de Carpenter, un film qui a bien sûr cartonné au Box-Office. « Rien ne se perd, rien ne se crée » dans l’univers du Bis; la règle d’or du genre est respectée, un seul mot d’ordre désormais: avanti !
Forcément, dans un même ordre d’idées, la crédibilité d’un New York reconstitué dans une banlieue de Rome (nous ne sommes pas chez Bruno “Les Rats de Manhattan” Mattei ici…) piquerait instantanément les yeux: un tournage en Italie est logiquement exclu puisque les devis d’SFX visuels performants pour faire passer des vessies pour des lanternes sont hors de prix. Professionnel jusqu’au bout des ongles, le minimum de vraisemblance requis sera donc obtenu autrement, à savoir via un tournage sur place, aux States; une aubaine pour quelqu’un largement coutumier du fait.

Vue de New York Central Park en friche années 1980

Chef opérateur de Fulci à Castellari : Sergio Salvati

A partir de là, seul le « système D » est de mise: ainsi, c’est au petit matin ou tard dans la nuit que le tournage a lieu, conférant aux images toute la saveur requise et confiées pour l’occasion à nul autre que Sergio Salvati : ce grand directeur de la photo, d’ailleurs attitré des productions de Lucio « L’Aldilà » Fulci, sera amené ici à composer avec les contraintes de ce genre de production, à savoir travailler avec des acteurs et autres créatifs de nuit en pleine rue sans autorisation de filmer, voire même sans titre de séjour pour certains d’entre eux… Toujours stimulant niveau créativité, non ?!!
Et notre homme sait y faire afin de composer des plans toujours extrêmement soignés, véritables tableaux vivants d’une sorte d’antichambre de l’enfer qui n’a rien à envier à ses glorieux modèles.
D’ailleurs, la mission de Salvati, à l’image de celle d’Andrew Laszlo (Poltergeist II) sur Les Guerriers de La Nuit de Walter Hill, consiste en le fait de donner une personnalité bien spécifique à chacun des repères des gangs de la ville.
Le résultat a beau être occasionnellement haut en couleur (cf. une visite bien folklo chez les hommes de l’ « Ogre », incarné par Fred Williamson en personne, les costumes d’une autre époque…), il n’en reste pas moins une peinture saisissante d’un retour à l’état tribal pour ce qu’il reste de l’humanité.
Et en ce sens, le film d’Enzo G. Castellari est exemplaire au-delà même d’une technique parfaitement maîtrisée et le spectateur est immergé dans l’action, sensible aux mille dangers qui peuvent à tout instant surgir des recoins les plus sombres de l’image. En effet, il n’est pas interdit de littéralement trembler ici face aux épreuves que devra surmonter la pauvre Ann (Stefania Girolami Goodwin, par ailleurs fille du réalisateur, ce qui prolonge encore un peu l’ironie de la situation)…

Mark Gregory, l’ « autre » action héros

Pour atteindre pareil degré d’immersion, d’aucun vous dira que le film ne peut se passer de personnages forts, à commencer par la tête d’affiche.
Si la qualité de ce nouveau « post-apo » tranche tant par rapport à la masse produite à la va-vite, le héros campé par un Mark Gregory novice (à peine un téléfilm à son actif alors) y est indéniablement pour beaucoup; en effet, son Trash s’éloigne miraculeusement du tout-venant «hyper bodybuildé » et bas de plafond en vogue alors.
On est en effet loin des émules d’un certain Max le Fou (Mel Gibson) –Mad Max pour les intimes- ne serait-ce déjà que physiquement: bien moins trapu que ne le veulent les clichés d’usage, sa bouille enfantine -surmontée d’une foisonnante toison- mise en relief par une voix plus posée qu’à l’accoutumée le singularisent d’emblée.
Parfaitement convaincant et ce malgré un jeu certes limité, il parvient ainsi toujours à tirer parti intelligemment de ses qualités athlétiques en faisant de Trash un héros taiseux et efficace. En effet, qu’il s’agisse de chevaucher une grosse cylindrée ou encore lorsqu’il doit interagir avec les autres habitués du genre réunis pour l’occasion, Mark Gregory s’en tire donc indéniablement avec les honneurs et c’est peu dire qu’il apportait un peu d’air frais à un univers qui en avait clairement besoin.
Cette composition permet immédiatement à l’acteur de se créer une identité artistique propre que l’on aura plaisir à retrouver dans d’autres séries « Bis » à succès comme par exemple les Thunder (trois films de 83 à 87).
Aux dernières informations, hélas, l’homme aurait tout bonnement disparu des écrans radars, à tel point même que l’on est maintenant sans nouvelle de ce croisement entre l’indien et le chanteur Rock depuis près de… 32 ans !
Une disparition assez inexplicable car n’en déplaise à ses détracteurs les plus virulents (et il y en a !), cet Italien d’origine exhale un charisme à la fois puissant et étrange qui faisait merveille dans ce type de productions. Des qualités essentielles et c’est peu de le dire puisqu’il a face à lui quelques grosses pointures de la profession, à commencer par l’inévitable légende vivante qu’est George Eastman (Anthropophagous).
Déjà présent devant et derrière la caméra d’autres réussites majeures imputables à Joe D’Amato mais aussi celles du non moins prestigieux Sergio Martino (dans le très B Atomic Cyborg), le bonhomme est un incontournable du « Bis Rital ». Comme souvent, il n’est pas venu tout seul puisqu’il est secondé ici par nul autre que la légende même de la Blaxploitation, à savoir le grand Fred Williamson (Vigilante, Les Nouveaux Barbares du même Castellari) qui ne pouvait décemment manquer à l’appel de pareille réunion de famille.
Des habitués comme Vic Morrow (Humanoids from the Deep, La Mort au Large) et Christopher Connelly (Atlantis Interceptors de Ruggeo Deodato) complètent le tableau pour le plus grand plaisir des fans.
Toujours est-il que depuis 1989 et un obscur Afghanistan –The Last War Bus, Mark Gregory manque cruellement à tous les aficionados de la première heure. Un héros d’un autre temps… révolu semble-t-il.

Du « bis », du pur, du vrai !

Que l’on soit familier ou pas du genre, que l’on soit fan ou pas de Bis Italien, Les Guerriers du Bronx offre en tout cas une heure trente de délassement au rythme soutenu et une heureuse invitation pour se rendre compte des possibilités offertes par le genre. A savoir l’un des cinémas les plus généreux et cinégéniques qui soient, comme dit.
Car au-delà de comparaisons superflues avec d’illustres modèles, dont bien entendu aussi avec les Mad Max de George Miller (ce que je vous épargne donc ici), qui ont de toute manière été conçus dans des conditions de production très différentes, le facteur essentiel d’appréciation de pareil film reste indéniablement les sensations fortes qu’il sait générer à foison; et s‘il est bien un mérite que l’on ne peut lui ôter, c’est bien celui-là car le film d’Enzo G. Castellari n’en est pas avare! Tentez donc pour voir l’aventure…
Tiens, d’ailleurs, par où la commencer, cette aventure? Par le début peut-être, à savoir la première confrontation entre la toute frêle Ann et les brutes qui fondent sur elle à même le dédale labyrinthique d’une Grosse Pomme monstrueusement glauque et parfaitement uchronique: une scène qui définit tout le film. Et le propos même du genre: en s’efforçant de distancer à pied des poursuivants à motos, l’impression de fragilité qui se dégage de ces plans marque la rétine et ne fait que renforcer le sentiment d’insécurité totale du lieu. Ce qui souligne par la même occasion la barbarie dans laquelle l’humain s’est enfoncé depuis le grand choc nucléaire évoqué en guise d’introduction : massacres et viols sont désormais monnaie courante dans ce futur de cauchemar.
En fait, cette entrée en matière particulièrement âpre est filmée avec un tel sens de l’espace par les caméras de Salvati qu’elle instaure immédiatement ce climat de danger palpable et durable qui sert de toile de fond à l’histoire. En effet, le moindre détail, même le plus sordide, ne nous sera dès lors plus épargné par une équipe de talent pour transcender un budget dérisoire. Survivre est devenu un art à part entière et seuls les plus hardis parviennent -heure pour heure, jour pour jour- à tirer leur épingle du jeu.
Tout semble dit, et il faudra bien une apparition inattendue, celle de Trash, pour changer le cours des choses. Une apparition prophétique?
C’est donc clairement de cet équilibre fragile du mariage des genres, incarné par le héros lui-même, que naît le miracle: non seulement le film fonctionne rondement, mais en plus le spectateur assiste au nec plus ultra de ce que ce genre de productions a à offrir en terme de divertissement de qualité pour un investissement minimal.
C’est justement là tout ce qui différencie le cinéma spaghetti du tout venant de la production US et qui lui confère au final un charme qui n’appartient qu’à lui…!

Un cinéma venu d’ailleurs… synonyme d’un monde meilleur?

Gif des Guerriers du Bronx, scène du batteur

Ce n’est une découverte pour personne, au cinéma et ailleurs, le résultat n’est pas uniquement une affaire d’argent. C’est d’abord une question de talents. Un pluriel qui n’a rien d’anecdotique.
Car en effet, de l’émergence d’une vision qui se profile pour ensuite se concrétiser, puis la conjugaison de talents multiples, chacun dans son domaine, pour permettre de faire aboutir le projet, les voies pour parvenir à ses fins répondent à un pragmatisme très simple en fin de compte : quels sont mes moyens et comment vais-je m’y prendre, avec qui ?…etc.
Il est certain qu’ici, il faut encore un peu plus de passion qu’ailleurs, à savoir là où les budgets permettent d’aboutir plus sereinement au résultat technique escompté. Mais bien d’autres ingrédients sont nécessaires pour que la sauce prenne vraiment. Des hommes et femmes doivent donc savoir comment déplacer des montagnes en mobilisant toute l’énergie nécessaire pour se surpasser. C’est indéniablement le cas de ces Guerriers du Bronx, cet obscur métrage d’un certain Enzo G. Castellari, une vraie référence en la matière.
L’American Nightmare abordé avant s’est donc mué au fil de l’aventure en American Dream du « Bisseux » !
Alors oui, tout cela, vous l’avez peut-être déjà vu ailleurs, en mieux même. Mais le « Bis » se distingue justement parce qu’il constitue ouvertement le courant cinématographique dit « d’exploitation ». Et ce n’est pas pour rien. Mais ce qui pourrait sembler ne constituer que sa limite devient finalement sa grandeur puisque l’art s’est de tout temps nourri des influences les plus multiples, même en ce qui concerne les Blockbusters hollywoodiens qu’on cherche à nous vendre comme la quintessence même d’un art que l’on y recherche parfois en vain…
Ici, on ne triche pas, on ne fait jamais passer le genre pour ce qu’il ne peut définitivement pas être: aucun de ces films n’a été produit dans l’optique de concourir aux Oscars, non. Mais pour faire passer un agréable moment. “Du fun, en veux-tu, et bien en voilà” semble nous lancer l’image à chaque seconde qui défile. Et c’est déjà énorme!
Ce qui explique la redécouverte actuelle de tout ce pan de la contre-culture par des générations de cinéphiles très différentes. Oui, ce cinéma-là a toujours un bel avenir devant lui, du moins dans nos cœurs. Voire même de temps à autres en direct-to-DVD, lorsqu’un certain James Franco s’en empare pour produire ce revival Bis et hargneux qu’est son excellent Future World (2018) avec notamment Milla Jovovich, un film impérativement à prendre pour ce qu’il est!!!… Une tradition qui est donc maintenue en vie et qui permet à toutes ces perles de l’exploitation 1) ne pas être oubliées et 2) d’être abordées avec le respect qui leur échoit. C’est à dire, finalement, d’être si affectueusement qualifiées de « Bis Rital ».
En d’autres termes, si c’est du cinéma pourvu d’âme que tu cherches cher cinéphile, pas besoin de te creuser davantage la tête; c’est indéniablement ici que tu trouveras ton bonheur. Et d’ailleurs, ton odyssée de lecteur a donc fini par directement t’y conduire!

Conclusion (?)

Du coup, résumons une dernière fois par rapport au film qui nous intéresse ici: au-delà du fait de n’être effectivement qu’une « exploitation » stérile pleinement assumée de thématiques intemporelles par le prisme de la science-fiction, ou même de n’être considéré que comme un simple mètre étalon du genre, Les Guerriers du Bronx a depuis belle lurette maintenant rejoint le cercle très fermé des productions science-fictionnelles « cinématographiques » à la qualité inversement proportionnelle aux moyens financiers investis. Un tour de passe-passe doublé d’un tour de force qui, il faut bien l’avouer, joue donc même largement en faveur du spectacle à l’écran… pour peu qu’on se laisse séduire!
Et comme on pouvait s’y attendre, Le public, lui aura donc fait un triomphe : le temps aura accompli son œuvre et ainsi permis de réhabiliter tout un pan essentiel du paysage cinématographique mondial.
Plus encore, il lui aura redonné ses lettres de noblesse. En effet, la majeure partie de ces films que la vidéo exhume régulièrement dans des éditions collector enfin dignes de ce nom a donc enfin pu accéder au statut tellement enviable de « cinéma culte ».
Ce n’est là que justice, notamment pour un film aussi caractéristique et débattu que celui d’Enzo Castellari. Un film qu’il faut vivre plutôt que d’y chercher la petite bête. Un film qui ne se prête pas forcément à la dissection, comme c’est le cas pour d’autres œuvres plus « cérébrales ».
A tous ceux qui ont su mettre la main sur les copies DVD en circulation dans les Cash Converters et co. au début des années 2000 de maintenant exulter sachant qu’ils tiennent entre leurs mains un authentique trésor… ce qui revient un peu à parler de l’essence de la passion cinématographique, celle qui nous fait avancer et découvrir de nouvelles contrées filmiques. Et donc par définition pas si éloignée que ça de ce précieux fuel que cherche inlassablement un certain Guerrier de la Route australien, lui aussi pour avancer, toujours et encore…
Bref, Les Guerriers du Bronx est un authentique classique, sans même que l’on se sente obligé de rajouter « du Bis Rital » ! Justice est faite, la boucle est ainsi bouclée. See you soon! « And now, relax : EnzZzoy the show ! »