Texte : Nicolai Laros - 8 septembre 2020

New York 1997

John Carpenter anticipe si bien notre avenir que regarder son Escape From New York aujourd’hui en fera frissonner plus d’un!

Alors qu’il a ajouté l’année précédente une nouvelle pièce de choix à sa filmographie avec Fog, John Carpenter délaisse quelque peu le fantastique pur et l’épouvante dure. Du moins à priori car il supervise de très près à l’époque la concrétisation de la suite à son chef-d’œuvre La Nuit des Masques, à savoir Halloween II, que réalise officiellement Rick Rosenthal (le Bad Boys avec Sean Penn).

Ne souhaitant pas vraiment s’enfermer dans un genre précis, il s’attaque en cette année 1981 de front à un univers assez nouveau pour lui, en dépit de son Dark Star (1974) qui étudiait déjà, non sans humour d’ailleurs, la condition de l’« homme futur »; l’anticipation.

Il développe pour l’occasion, conjointement avec son complice Nick Castle (réalisateur à venir de Starfighter), les aventures d’un certain Snake Plissken, un criminel endurci parmi les plus dangereux de la planète. Celui-ci se voit offrir la possibilité d’une grâce présidentielle pour ses crimes. Mais ce à condition, justement, de ramener le président des USA sain et sauf de l’île de Manhattan sur laquelle il est pris en otage et qui est désormais transformée en pénitencier de haute sécurité (pour plus d’infos, cf. article sur Los Angeles 2013).

Ce qui d’entrée de jeu frappe dans ce film porte-étendard des années 80, c’est le soin méticuleux apporté à chaque photogramme d’image présent à l’écran. Si le perfectionnisme du bonhomme n’est plus à démontrer, il atteint ici un tel degré de maniaquerie que chaque aspect de l’œuvre concoure à faire d’office du film un classique instantané.

Mais si on peut légitimement s’extasier sur l’aspect visuel général, de la photo de Dean Cundey jusqu’au production design de Joe Alwes (Jaws 3) en passant par les peintures sur verre et les maquettes auxquelles collabora aussi un certain James Cameron via la New World (cf. article sur Aliens), c’est le ton très western de l’œuvre qui frappe le plus.

Car Snake est bel et bien un authentique desperado qui arrive dans une ville ravagée par la violence et la corruption, un être à priori sans scrupules devenu malgré lui le dernier espoir de sauver ce qui peut encore l’être… à commencer par lui-même. L’impression est renforcée par le fait qu’il ne doit vraiment de compte à personne, sauf à Hauk, le responsable de la sécurité, qui l’a dupé en lui injectant deux capsules pour le moins explosives s’il venait à échouer.

Bien entendu, dans ce monde-là, les frontières connues entre le bien et le mal s’estompent rapidement: si Manhattan est une prison, qu’en est-il des institutions au-dehors? D’après les brefs aperçus auxquels le spectateur aura eu droit, peu d’éléments rassurants indiquent qu’il en est autrement là-bas, dans cet état policier et autoritaire. Si les libertés individuelles sont tranquillement bafouées, le pénitencier ne revêtirait-il pas clairement des airs de quasi « paradis »? « Sombre paradis!…», pour ne reprendre que les mots du principal intéressé lors de l’inévitable séquelle, qui pousse la satire (car c’en est aussi une!) dans ses derniers retranchements. Comme à son habitude, Carpenter n’a donc pas que soigné le visuel…

Le seul moment de calme que pourrait s’offrir Snake pendant sa mission, ce en compagnie d’une belle jeune femme (Season Hubley) qui se terre dans un recoin miteux des ruines de notre civilisation, est violemment interrompu. Car ce Escape From New York est avant tout une course contre la montre pour la survie et à l’issue fatalement incertaine.

Ainsi, chacun des protagonistes qui peuplent le film ne le sait que trop bien: l’humanité a atteint le fond. Le fond, vraiment? Really No F… Future? Pas suffisamment encore en tous cas pour baisser les bras et se laisser aller, malgré ces quelques instants de pure résignation, de blues total. Comme lors de cette scène si signifiante dans laquelle notre anti-héros se laisse choir sur sa chaise de lassitude . Un moment fort, d’une telle intensité qu’il sera repris quasi tel quel dans la suite: « Et maintenant? Que faire? Le combat en vaut-il encore la peine? » Une question légitime. Pourtant, Snake se relèvera bien. Et ira jusqu’au bout de sa mission. Pour le meilleur comme pour le pire. C’est vraiment ce que doit se dire le Président qui, dans les derniers instants à la portée universelle par rapport au message du métrage, se voit enfin rendre la monnaie de sa pièce…

C’est à ce moment précis que New York 1997 trouve sa véritable raison d’être, à savoir un bras d’honneur d’une subversion inédite dans les annales du cinéma contemporain: les carcans dans lesquels s’enferme notre monde soi-disant civilisé sont ici plus clairement pointés du doigt que jamais. Une invitation à nous reprendre enfin, à nous rebiffer face à la lente mais certaine dégénérescence de notre monde, de notre civilisation.

Des messages qui à l’heure du COVID-19 n’ont peut-être jamais autant été d’actualité. Le portrait que dressent Big John et toute son équipe des lendemains qui déchantent peut éventuellement même être considéré comme l’avertissement ultime. Et il nous est clairement adressé : « Do something about it ! »

Du cinéma militant par excellence, comme on en voit rarement et qui depuis est d’ailleurs resté sans égal. Hormis peut-être dans cette séquelle si honteusement sous-estimée qu’est Escape From Los Angeles.

Pour la petite histoire, Carpenter ironisait à peine en parlant d’un hypothétique troisième épisode qu’il aurait alors fallu titrer : Escape From Planet Earth. Pourvu qu’il n’en soit jamais ainsi! Et là, nous portons tous la réponse en nous, non?