Texte : Nicolai Laros - 14 juin 2021

Silent Running

L’espoir d’une nouvelle vie là haut, au dessus de nos têtes

Lorsque fleurissent sur les devantures des cinémas d’époque les affiches pantalon du film de Douglas Trumbull, les années soixante-dix viennent alors tout juste de débuter. Comme l’espace est devenu depuis le milieu de la décennie précédente la nouvelle frontière à laquelle le cinéma ose se frotter de façon plus scientifique, c’est à un film de science-fiction d’un genre nouveau auquel nous vous convions ici. Fait notable, c’est d’ailleurs du premier film réalisé par ce magicien de l’image nous ayant offert les sidérants (et sidéraux) effets visuels si novateurs de 2001, L’Odyssée de l’Espace (1968, Stanley Kubrick) dont il va donc être question en ces lignes…
Pour pouvoir pleinement goûter à l’univers visionnaire de ce trip de SF écolo visiblement très influencé par la révolution de 68, il faut se remémorer les préoccupations d’un monde alors en plein bouleversement et qui s’interroge: « La libération sexuelle » ou « L’humain plus que jamais au cœur de ce monde nouveau » certes, mais aussi « Le Futur : quel avenir pour nos enfants ? » et donc de fil en aiguille « Mais qu’adviendra-t-il à long terme de notre planète Terre ? ». Des préoccupations toujours aussi légitimes aujourd’hui et qui reflètent clairement les inquiétudes d’une humanité qui revendique le droit « d’aimer librement » et de « vivre enfin plus étroitement en harmonie avec sa/la nature». Des questionnements dont on retrouve bien évidemment trace tout au long de l’heure et demie que dure Silent Running.

Mais il serait bien réducteur de ramener l’intégralité du métrage à ces considérations clairement ancrées dans leur époque ; en effet, si le film a longtemps été considéré comme une ode à la vie et à la nature dans l’espace le plus profond, sa richesse thématique induit bien plus de profondeur que cela.
D’ailleurs, de quoi est-il vraiment question dans Silent Running? Alors que l’homme a fini par exploiter les ressources de la Terre et qu’à force de contrôle, il a même modifié les climats en générant moultes catastrophes naturelles, trois vaisseaux spatiaux avec pour chacun trois hommes et trois drones à bord sillonnent le cosmos. Leur quête est de trouver une solution pour toute la race humaine et de détecter d’éventuelles nouvelles ressources vitales. Voire même déjà d’apprendre à exploiter au mieux celles qui ont été embarquées à bord, à savoir une flore et une faune plurielles abritées sous d’immenses serres spatiales…
Quand le temps et l’énergie finissent par manquer à l’équipage pour exécuter les ordres et revenir sur Terre, il devient rapidement évident que cela ne se fera pas sans sacrifices…
Et c’est dans ce contexte tendu que Lowell Freeman (Bruce Dern) décide finalement de se soustraire à l’autorité hiérarchique, une attitude synonyme de terribles conséquences… ? Le destin de l’humanité serait-il dès lors condamné ?
Sur cette trame à la fois efficace et simple -sans être simpliste- née de la plume d’un certain Michael Cimino (oui, le futur auteur de Magnum Force puis de La Porte du Paradis) alors encore totalement inconnu du grand public, le film de Douglas Trumbull a l’intelligence de faire cohabiter de nombreux enjeux thématiques.
Ce qui frappe, c’est que bien que la technologie soit (omni)présente, ceux-ci sont d’emblée présentés comme étant de nature humaine: en effet, dès le (magnifique) générique d’ouverture qui nous présente tout en macro (Trumbull est alors en train d’expérimenter ce qui deviendra peu à peu le showscan, concrétisé vers 1984 pour les besoins de son second et dernier film Brainstorm), la vaste faune qu’héberge le Valley Forge, ce vaisseau « Arche de Noé » sur lequel se déroule le film, comment ne pas être admiratif devant tant de beauté et d’harmonie naturelle?
Appuyées à la fois par la musique et les chansons de Joan Baez, ces quelques minutes « hors du temps » ont largement contribué à asseoir la réputation du film comme une ode à l’écologie et à la vie, ce qui -sans être donc foncièrement faux- renforce l’éventuel malentendu quant aux ambitions réelles du métrage.
En effet, tout ici est idyllique, ou du moins semble l’être: une nuance importante, car s’il se laisse volontiers bercer par cette visite guidée sur fond d’étoiles, le spectateur est parfaitement conscient que tout cela a quelque chose d’artificiel. Et pour cause ; cet échantillon si représentatif de la vie dû à notre mère nourricière la nature a en effet ici été transposé dans un contexte spatial. Et cette cohabitation contre-nature mais pacifique entre le naturel et l’artificiel ne fait que souligner le fait qu’il est commun à l’espèce humaine de chercher vaille que vaille à laisser son empreinte, ce jusque dans les espaces éculés d’un cosmos jusque-là encore vierge de sa présence. Un besoin qui définit sa nature profonde. Et qu’en « pense » LA nature justement? A en croire le carton introductif qui présente la situation terrestre, sa punition aura été exemplaire sur le plan de l’écosystème tout entier.
Après donc avoir exploité sans scrupule son propre monde, que va-t-il advenir à présent du peu d’espoir qui nous reste, surtout si nous portons en nous les germes de notre destruction? Une question qui ne lasse d’inquiéter et qui trouve en Lowell Freeman un porte-parole « exemplaire »…
C’est ainsi que Douglas Trumbull, par le biais de superbes images spatiales quasi documentaires (dues aussi à ces autres magiciens des effets spéciaux que sont John Dykstra et Matthew Yuricich) , amène le spectateur à vivre un véritable voyage intérieur qui invite avant tout à se confronter à soi-même.
Pour atteindre cet objectif ambitieux mais jamais pompeux, c’est assurément par l’histoire à hauteur d’homme contée ici que les auteurs y parviennent si bien. Pour l’anecdote d’ailleurs, dans pareil contexte, aucune femme n’a pris part au voyage… étrange.
S’il est donc bien question de futur dans Silent Running, c’est avant tout pour souligner que nous avons d’abord besoin de le (re)construire dans le présent. Du coup, si le personnage incarné par Bruce Dern présente bel et bien les caractéristiques du hippie en orbite, sa dévotion pour son travail -ou plutôt son amour/passion pour ce dernier- font de lui quelqu’un de bien moins caricatural et autrement plus profond qu’il n’y paraît: menant une existence un peu autarcique, d’un naturel plutôt discret, il est à tout moment absorbé par sa mission, par ce qu’elle représente, au point de ne s’accorder du répit que dans ce milieu naturel bienveillant. Au début du film, on ne le sent clairement en osmose que là, et non parmi les « autres » représentants des espèces vivantes qu’abrite le Valley Forge à savoir les humains. Là où ses camarades/collègues tuent l’ennui en se livrant à des jeux bien futiles à ses yeux, cet homme cultivé et renfermé a visiblement pleinement conscience de l’importance de la tâche vitale qui a été assignée à tout l’équipage. Et surtout qu’au vu des ressources que représentent tous ces spécimens, l’essentiel de l’avenir de l’humanité est désormais entre leurs mains.
Face à tant de responsabilité, que faire lorsque les choses se gâtent ?… c’est à ce questionnement fondamental auquel nous invitent les instigateurs de ce projet hors-normes en 1972. Et ce, contrairement à Kubrick, sans intellectualiser à outrance un récit qui progresse naturellement, ce qui constitue déjà un véritable tour de force.
Pour pimenter encore un peu le propos, notons aussi que cette « mission » n’a été confiée qu’à un effectif minimal : trois hommes d’équipage tout au plus. Et pour cause ; rien ne vient spécifier l’existence d’une destination bien précise dans le cosmos… et il est encore moins question de prévisions liées à un hypothétique « retour ». Tout cela s’apparente en effet bien davantage à une mission suicide, une ultime tentative.
Du coup, lorsque l’étau à bord du Valley Forge en vient à se resserrer inexorablement autour de ses protagonistes, et que l’unité du groupe, fragile dès le départ, vacille dangereusement, de nombreuses questions concernant le bienfondé des décisions de Freeman vont nous renvoyer inexorablement à nous-mêmes et donc à nos propres jugements de valeurs. Laquelle de ses réactions peut être qualifiable de légitime, et laquelle pas ?… C’est la question !
C’est logiquement lorsque l’état-major -pour des raisons d’économie de carburant- décide de donner l’ordre de se débarrasser des serres trop encombrantes, que l’explosion -ou plutôt l’implosion- tant redoutée se produit.
Une tournure des choses inévitable. Le point de rupture d’un récit qui pose alors cette question si simple : La fin justifie-t-elle les moyens ? Simple, certes, mais en apparence seulement car c’est à chacun d’entre nous de trouver la réponse.
Pour Lowell Freeman, alors que ses compatriotes ne font pas grand cas de ce délestage soudain, c’est le moment de prendre ses responsabilités et de se donner une nouvelle raison d’être. Pour la trouver, il se devra certainement d’aller là où aucun homme n’est jamais allé. Mais il y a plus encore, car le prix à payer pour un voyage au bout de soi-même est aussi proportionnel aux surprises qui nous y attendent; Dans Silent Running, elles viendront notamment du comportement des robots-drones encore présents sur le vaisseau et jusque-là seulement assignés aux tâches les plus ingrates.
Un nouveau rapport s’instaure ainsi entre l’homme et la machine, visiblement capable d’apprendre dans ce contexte que malgré le programme qui la régit, son utilité peut elle aussi passer du fonctionnel au vital. C’est une nouvelle épopée qui prend forme sous nos yeux avec aux commandes des auteurs fermement décidés à nous rappeler que même dans le pire scénario catastrophe, l’espoir est toujours permis. Et qu’il y a donc bel et bien de la lumière au bout du tunnel.
Même s’il aura fallu du temps au film de Trumbull pour être reconnu tel le classique qu’il est réellement, cette « course silencieuse » dans les étoiles porte donc merveilleusement bien son titre. Une de ces expériences qui ne peuvent décemment pas laisser insensible, qui s’imposent avec le temps et desquelles le spectateur sort grandi, peut-être plus conscient que jamais de la chance qu’il a de vivre sur une planète aussi riche et belle.
Un message qui s’inscrit donc parfaitement dans ce monde post-68. Mais qui plus que jamais reste d’actualité dans le nôtre, l’actualité parachevant de faire du film de Douglas Trumbull un film à la fois visionnaire et terriblement humain. Nous avons été prévenus. Nous avons les clés en main. La grande aventure de l’humanité ne fait donc que commencer.