Texte : Nicolai Laros - 22 décembre 2020

Leviathan

De Laurentiis entertainment Presents

Petit retour en arrière: à la fin des années 80, avant même sa sortie officielle, la mise en chantier du nouveau film de George Pan Cosmatos avait fait couler beaucoup d’encre. Et pour cause: doté d’une confortable enveloppe de 25 millions de dollars, produit par Lawrence Gordon (producteur des meilleurs métrages de son ami Walter Hill, de 48 Heures jusqu’aux Rues de Feu en 1984), disposant d’une équipe d’artistes de réputation internationale de la trempe de Ron Cobb (en ces pages: Alien, Conan) aux décors, William Stout (Dark Crystal, Masters of the Universe) au design et surtout Alex Thomson (Alienᵌ, Excalibur) à la photo, Leviathan était présenté à l’époque comme une formidable relecture aquatique d’Alien, le 8ème Passager avec en prime une superbe créature originale conçue par nul autre que feu Stan Winston (The Thing, Predator, pour ne citer que ces deux-là).

Bref, le projet se présentait alors sous les meilleurs auspices…
Ce qui à l’époque avait fait beaucoup moins de bruit -et qu’il était cependant avisé de noter au générique comme nous allons le voir!- était la présence simultanée de deux autres noms tout en haut de l’affiche : Luigi et Aurelio De Laurentiis.
Bien que cela puisse d’abord sembler anecdotique, ce célèbre nom de famille évoque bien entendu immédiatement le grand Dino de Laurentiis. Ainsi, pour mieux comprendre la parenté du film avec tout un autre pan majeur du cinéma mondial, l’implication des membres de cette grande dynastie dans ce film constitue un indice non négligeable quant à sa véritable nature.
Même si, contrairement à leur oncle, ces derniers n’ont jusqu’alors quasiment jamais été liés à d’autres productions qu’italiennes, ils ne se sont jamais cachés de leurs origines et ne le feront pas non plus ici.
Ils sont même d’une certaine manière les garants de toute une tradition « Ô combien personnelle” du cinéma de genre, à savoir celle « made in De Laurentiis »:
Pour preuve des ovnis filmiques on ne peut plus extravagants et coûteux comme, au hasard, le fameux Flash Gordon de Mike Hodges (1980) et le non moins expérimental Dune de David Lynch en 1985.
La filiation avec ce pays et son approche du cinéma n’est en rien anodine et ce pour une raison simple; avec ce projet en particulier, les deux compères escomptent tout simplement faire de l’ombre au titan en question et s’engagent pour la première fois sur son propre terrain de prédilection: un cinéma aux ambitions démesurées, au casting international propice à leur ouvrir tout grand les portes des hautes sphères hollywoodiennes. Bref, un monde autrement plus fascinant et stimulant pour le porte-monnaie de ces deux compères: et ils voient grand!
D’ailleurs, à l’époque, les fonds marins ont la côte: pour la petite histoire, Dino de Laurentiis est à la même époque officieusement embarqué dans un projet voisin, à savoir sur The Rift de l’espagnol Juan Piquer Simon. Sans oublier bien entendu le projet concurrent, d’un certain James Cameron, et dénommé « The Abyss ».
Après avoir ainsi -et pour son propre bien- longuement replacé Leviathan, un film italien dans l’âme, dans son contexte, venons-en maintenant aux faits:
Pour avoir lu le synopsis du film, le spectateur averti sait déjà parfaitement ce qui l’attend en entrant dans toute salle obscure projetant le film; une équipe de maintenance sous-marine va être confrontée à l’innommable. Un descriptif bref, net et concis. C’est tout? N’y aurait-il pas un peu plus à se mettre sous la dent?
Dès les premières images nappées des volutes de la musique inquiétante de Jerry Goldsmith, le ton est donné et la caméra plonge dans les profondeurs de l’océan. La faune animale se fait alors de plus en plus rare jusqu’à ce que l’obscurité la plus totale submerge l’écran. C’est à ce moment-là que nous découvrons pour la première fois la station aquatique Shack 7 dans toute sa splendeur.
Conformément à ce dont on pouvait s’attendre, une ouverture somme toute assez classique qui repose davantage sur la volonté de nous laisser en terrain bien connu plutôt que de chercher coûte que coûte à innover. Pourquoi pas d’ailleurs, car cela permet de comprendre les ambitions avant tout formelles et divertissantes de l’aventure qui se profile.
D’autant plus qu’une fois sur les lieux mêmes de l’action, il ne fait aucun doute que ce Leviathan sera bel et bien un film soigné sur tous les plans: des scaphandres de plongée en eaux profondes jusqu’aux impressionnants décors supervisés par Ron Cobb, tout concourt pour que ces premières minutes soient pour le moins immersives. Il en va de même pour les acteurs, d’Hector Elizondo à Amanda Pays en passant par Ernie Hudson et Daniel Stern qui se montrent parfaitement crédibles et convaincants en coéquipiers éreintés par les conditions de travail quasi inhumaine qui les attendent jour après jour; en toute logique, les incidents se produisent régulièrement, notamment dès l’ouverture du film, lorsqu’il s’agit pour ces braves de sauver leur ami et collègue Tony « DeJesus » Rodero (Michael Carmine) des effets catastrophiques d’une décompression inattendue, ce tout en gardant vigoureusement leur sang-froid jusqu’au bout de l’incident.
A ce niveau, il n’est pas inutile de souligner que contrairement à ses confrères, dont ce chef d’œuvre à venir que sera le Cameron, Leviathan a été tourné totalement « à sec », renforçant encore un peu l’admiration du spectateur devant la prouesse technique qui opère sous ses yeux: en effet, on y voit que du feu!
Le résultat est d’autant plus impressionnant à l’écran que cet habile et pratique subterfuge est obtenu en conjuguant tout simplement fumées et paillettes projetées via des canons à air directement vers la caméra: élémentaire certes, mais efficace! A ce niveau, on reconnaît immédiatement la patte d’un maître de l’image cinématographique, à savoir le grand Alex Thomson. Ayant œuvré comme nous l’avons déjà vu dans l’article consacré à Alienᵌ de David Fincher sur des métrages aussi complexes en terme d’éclairage que The Keep de Michael Mann ou le Legend de Ridley Scott, son expérience profite grandement au film qui nous intéresse ici.
C’est ainsi que nous découvrons, là encore non sans une certaine admiration, les coursives étroites et fonctionnelles de la base : parcourue par d’immenses conduits d’évacuation en suspension et moults équipements techniques parfaitement adaptés au milieu, elle renforce l’impression d’un réalisme utilitaire pour le moins saisissant. Le travail de décoration du lieu fait partie des réussites incontestables du film. Et pour cause donc, il y a bel et bien du beau monde au générique!
Mais tout cela ne représenterait rien de bien signifiant si la mise en scène à la fois classique mais également experte, concise et nerveuse, ne se faisait pas le reflet de l’expertise acquise au cours de la carrière déjà bien fournie en termes de suspens et d’action de son metteur en scène.
Car George Cosmatos fait indéniablement déjà partie d’une génération de vieux routiers du métier: du Pont de Cassandra (1976) avec Sophia Loren et Richard Harris en passant par l’extraordinaire Terreur à Domicile (1983 et déjà avec Peter Weller -qui voyait un jeune cadre défendre son domicile face à un intrus aussi petit que teigneux- jusqu’à Rambo II, La Mission, le réalisateur d’origine grecque a maintes fois su prouver son efficacité en terme de gestion des ingrédients inhérents à ce type de productions. Bref, un rompu à l’exercice qui ne redoute en rien les contraintes d’un tournage technique de quelque ordre que ce soit.
Sa caméra se meut ainsi toujours avec toute la mobilité requise pour nous faire partager ce sentiment si inconfortable de confinement au fond des mers. Cette claustrophobie savamment orchestrée assure tranquillement à pareil huis-clos aquatique en profondeur l’intensité requise.
Très rapidement, on apprend d’ailleurs que cette mission si périlleuse arrive peu à peu à son terme. Bien entendu, tout l’équipage se réjouit de pouvoir reprendre une vie normale à l’air libre. Le premier ravi de la situation est sans aucun doute le chef de cette équipe de géologues lui-même, la gestion des hommes et du matériel étant elle aussi source de pression constante. Steven Beck (Peter Weller donc) ne se doute cependant pas que c’est au cours d’une des dernières expéditions sous-marines que ses hommes vont ramener dans la station divers artéfacts récupérés à bord de l’épave d’un navire russe échoué à proximité. Alors que la délivrance était à portée de main de ces cinq hommes et deux femmes, c’est à l’horreur totale que tout l’équipage va devoir se confronter.
L’apparente simplicité du script a largement joué en la défaveur de Leviathan au moment de sa sortie en 1989; il lui fut, entre autres et comme on pouvait s’y attendre, énormément reproché de n’être qu’un énième avatar de plus d’Alien, Le Huitième Passager de Ridley Scott. Avec pour seule différence notable de se dérouler non plus dans l’espace mais dans un autre environnement naturel stimulant l’imagination de tous, les grands-fonds. Tout juste lui concédait-on quelques qualités techniques imputables en première instance aux glorieux techniciens qui avaient œuvré sur le film.
Une injustice d’autant plus flagrante que si ce métrage entretient certainement des points en commun avec le classique sus cité, c’est bien davantage du côté de The Thing (1982) de John Carpenter qu’il va puiser une bonne partie de son inspiration. La spécificité polymorphe de son monstre en constitue la plus belle illustration. Et plutôt que simpliste, c’est juste à une illustration « sans fioriture » que le spectateur assiste ici.
S’il est permis d’émettre quelques réserves quant à son apparence finale qui tient tant du poisson des abysses que du poulpe et même de la murène, les diverses étapes de sa gestation n’en sont pas moins spectaculaires et réussies: à commencer par la fusion horrible de ces deux corps humains sur le lit-couchette de l’infirmerie locale. Puis de cette gueule béante sertie de crocs plus tranchants que des rasoirs qui s’entrouvre dans la main même de G.P. Cobb (Hector Elizondo). Sans parler de cette jambe tranchée prise de soubresauts qui parvient à s’échapper par le canal d’évacuation d’eau tout en laissant filer une créature semblable à une sorte d’anguille monstrueuse. Autant d’idées visuelles très fortes parfaitement retranscrites à l’écran qui doivent autant aux géniaux maquillages de l’équipe d’un Stan Winston (épaulé une fois de plus par Alec Gillis et Tom Woodruff avant que ceux-ci ne créent ADI en 1992) qu’au jeu particulièrement convaincant d’acteurs chevronnés comme, au hasard, Ernie Hudson (Ghostbusters, The Crow…).
Car si performance technique il y a indéniablement, force est de reconnaître que ni le facteur humain ni la mise en scène ne sont laissés pour compte.
Bien au contraire même: car se sachant piégés par la compagnie qui les a fait descendre à si basse altitude, à savoir la Tri Ocean Mining Corporation (la Weyland Yutani n’est en effet pas loin…), la réaction des protagonistes est à la fois immédiate et coordonnée au possible. La complicité entre les personnages campés par exemple par Peter Weller, Amanda Pays, Ernie Hudson, voire dans une moindre mesure Richard Crenna -que Cosmatos retrouve ici après le deuxième Rambo- est à la fois crédible, dynamique et finit donc tout naturellement par générer une empathie communicative.
Très honorablement dirigés, tous ces acteurs permettent à leur personnages d’être au moins, si ce n’est d’une originalité folle, des êtres crédibles bien plus incarnés que nombre de clichés sur pattes qui se baladent dans les série B courantes.
Et si Leviathan entre finalement davantage dans cette catégorie, il le fait toujours avec les honneurs et sans s’en cacher le moins du monde. Bref, un film intègre jusqu’au bout des ongles.
Assez curieusement, c’est indéniablement cet autre aspect-là qui lui fut aussi reproché à l’époque; à savoir de n’être pas ce grand film « si novateur » sur le fond et la forme, cette série A « majuscule » qu’au vu de son générique et de son budget, nombre de critiques et de spectateurs chagrins s’estimaient être en droit d’en attendre.
Ce serait pourtant se gâcher inutilement le plaisir que d’aborder Leviathan sans discernement. Nous avons déjà évoqué la question de ses origines véritables: du bis italien avec des moyens de série A à l’américaine, comment donc refuser ça, à plus forte raison aujourd’hui en ces temps de CGI si envahissants?
D’ailleurs non content de ne pas accuser aujourd’hui le poids des ans à la revoyure, il contient même son lot de petites récompenses cinématographiques pour celui qui lui donnera (ou redonnera) une chance! Et pas des moindres si l’on en juge par la joie que procure même cet impressionnant bourre-pif – totalement inconcevable dans le système de production aseptisé actuel- administré par Steven Beck à une Ms. Martin campée pour notre plus grand plaisir par une Meg Foster (Invasion Los Angeles …de Carpenter) aux yeux toujours aussi bleu-turquoise et incommodants.
Sans parler de l’impressionnant T-Shirt dans lequel se compresse la sublime poitrine de la jolie Amanda Pays qui, au-delà d’en imposer en Ripley des océans, mériterait bien sa place dans une rubrique dédiée aux femmes « qui en ont ! ».
Bref, autant de bonnes raisons de ne pas bouder son plaisir et de redonner une chance à un film aussi sympathique qu’abouti, qui n’est finalement que la véritable suite de The Thing, à l’action transposée cette fois-ci dans un environnement au moins aussi hostile et seyant que l’Antarctique: les grands fonds marins.
Un sacré défi relevé avec brio pour un film aussi italien dans l’âme qu’américain en termes de techniques. Et Dieu que ce cinéma-là nous manque, non?!!