Texte : Alexandre Metzger - 21 juillet 2022

The Sadness

Death in Taïwan

Alors que la majorité des films sortis depuis la pandémie de covid racontent à nouveau notre monde comme si rien ne s’était passé, préférant le rêve et l’aventure propre au cinéma depuis son invention, quelques-uns font de ce fléau leur point de départ et développent leur histoire en imaginant le fameux monde d’après (on ne citera pas Dany Boon et son essai netflixien sur le confinement et les rapports entre voisins…). The Sadness est de ceux-là et prend place dans une ville taïwanaise qui reprend peu à peu ses habitudes après que le covid semble avoir été vaincu.
Auparavant, les œuvres traitant de virus, de pandémie mondiale, faisant le choix du réalisme (Contagion, Alerte!) ou de la métaphore (les films de morts-vivants, 28 jours plus tard, World War Z), se rangeaient du côté de la science-fiction, du film catastrophe ou de l’horreur. Désormais, la réalité a presque dépassé la fiction, et le mauvais scénario planétaire survenu à la fin de l’année 2019, qui a provoqué un confinement inédit et la mort de millions de personnes, a laissé des cicatrices profondes dans de nombreux secteurs, dont le cinéma, loin d’en être sorti indemne. Dans ces circonstances, le film d’infectés a-t-il encore un avenir? The Sadness répond par l’affirmative, non pas en cherchant à renouveler le genre, mais simplement en nous assénant un grand coup de poing dans la face, à nous, pauvres humains que nous sommes, qui avons vécu à l’unisson une des périodes les plus déstabilisantes de notre histoire en ce début de 21ème siècle. Sans mesurer que le scénario aurait pu être bien pire encore, sans en tirer aucune leçon, en continuant à consommer, à s’opposer, à faire la guerre, à vivre notre extinction comme si de rien n’était, l’humanité d’après est malheureusement la même qu’avant, en pire. Ultra violent, sanglant, nihiliste, The Sadness exacerbe notre monde et le transforme en un théâtre de débauche de sexe et d’horreur, en imaginant un variant qui libèrerait les pulsions des personnes infectées. Dans les rues de Taipei, la vague se répand à une vitesse folle, laissant peu d’espoir à la population d’en sortir indemne…

Homo infectus

Premier film de Rob Jabbaz, un canadien installé à Taïwan, The Sadness est assez limpide dans son propos: l’être humain arrive au terme de sa soi-disante évolution. Son propre déclin est enfoui en lui depuis longtemps et n’attend qu’un déclic pour se réveiller.
Guidé depuis sa tendre enfance par des règles ou des idéologies plus ou moins bienveillantes (la religion, l’éducation, le travail, la justice, les médias…), il est devenu en quelque sorte un animal docile, dont les instincts sont soit modérés par son entourage et son bon sens, ou alors punis par la loi en cas de dérive. Pour rendre possible le vivre ensemble des populations aussi nombreuses et différentes, cela doit passer par de la limitation, voire de la frustration. Comme si cela ne suffisait pas, la période de confinement a causé quelques dégâts psychologiques supplémentaires en plongeant certaines personnes dans un enfermement forcé, à suivre des protocoles sanitaires parfois contradictoires. Le virus vaincu après des mois de “combat”, la ville de Taipei, comme le reste du monde, reprend donc goût à la vie d’avant et tombe le masque et les gestes barrières avec espoir (En réalité, Taïwan a géré la pandémie de manière assez exemplaire et comptabilise un bilan de décès par le covid parmi les plus faibles de la planète). Mais en baissant ainsi la garde, les habitants ne voient pas que le pire est à venir. Le virus a muté, et va s’attaquer à ses hôtes de manière terrifiante…

Crying free men

En désinhibant les êtres humains, le virus leur permet d’assouvir tout ce qu’ils refoulaient, de briser toutes les barrières. Plus aucune limite n’existe, qu’elle soit de l’ordre de la sexualité, de la violence ou du meurtre. Rageux et rapides comme les infectés de 28 jours plus tard, les contaminés de Taipei se distinguent des zombies de Danny Boyle en conservant leur lucidité, leur caractère ou leur mémoire. Leur cerveau est loin d’être réduit à néant comme les créatures de Romero en quête de chair. Ces êtres transformés ne sont pas des morts-vivants apathiques loin de là, mais des hommes et des femmes libérés de tout contrôle. Une larme coule sur leur joue lorsque les premiers symptômes se déclarent, comme la goutte d’eau salée qui va faire exploser le vase. Des vases communicants, doués de parole, de sarcasme, de vulgarité et de cruauté exacerbés. Cette frénésie s’empare de toute la ville, dont les rues se couvrent de chair et de sang, et c’est dans ce contexte impossible que Jim et Kat vont essayer de se rejoindre. Aussi beaux l’un que l’autre, ce couple à l’apparence lisse et dont la relation semble assez quelconque, va pourtant incarner tout ce que l’être humain a de fort en lui: la bienveillance, le courage, l’entraide. L’éloignement des deux personnages va permettre de multiplier les lieux et les situations et si leurs retrouvailles ne laissent aucun doute, leurs chemins de croix respectifs seront semés de rencontres plus ou moins malheureuses…

Top Gore

Il est presque jubilatoire d’assister à des scènes plus gores les unes que les autres. Rob Jabbaz, pour son premier film, semble vouloir exprimer son inspiration et sa créativité comme si c’était son dernier. Le rouge tapisse les rues, le métro, l’hôpital. Les corps nus se mélangent à grands coups de fornications sanglantes ou de massacres de masse. Des peintures horrifiques qu’on avait presque reléguées à un cinéma d’un autre temps, tant l’horreur moderne s’est assagie ces dernières années (Army of the Dead de Zack Snyder, World War Z, The Walking Dead, Peninsula… pour rester dans la thématique). The Sadness assume son propos, et mérite amplement le titre de grand film (réellement) gore, tant il transpire la rage et la passion de son auteur pour ce genre usé jusqu’à la corde. De manière à la fois humaniste et désespérée, il nous propose un miroir non déformant de la société, nous invitant à quitter un instant nos écrans tactiles pour une projection sur grand écran de nos psychoses. Il fallait le cinéma pour magnifier ce film salvateur et du courage pour le distributeur ESC (acteur important dans l’édition de blurays de qualité) de livrer en pâture estivale cette œuvre interdite aux moins de 16 ans. Avec ses 18 000 entrées en première semaine, The Sadness ne va pas faire le malin face à Top Gun Maverick, Jurassic World ou Buzz l’Eclair. Le fun à l’américaine l’emportera forcément sur cette “tristesse” made in Taïwan. Mais gageons que ses adeptes contamineront lentement et sûrement d’autres curieux dans les mois et les années à venir pour offrir à cette pépite et à son prometteur réalisateur les honneurs (et les horreurs) qu’ils méritent…