Texte : Alexandre Metzger - 29 octobre 2021

The Innocents

Jeux d’enfants

Figure bien connue en Norvège et collaborateur fidèle de Joachim Trier (Oslo, 31 août, Thelma…), Eskil Vogt fut doublement à l’honneur à Cannes en juillet 2021. D’abord en tant que scénariste sur Julie (en 12 chapitres), puis pour le film qui nous intéresse ici, The Innocents, dont il signe également la réalisation. Présenté au Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg (le FEFFS) en septembre 2021, il y remporte deux prix prestigieux (l’Octopus d’Or et le Prix du public), autant dire qu’il a conquis la profession et le spectateur de manière unanime. Dans cette chronique contemporaine, quatre enfants du même quartier vont faire connaissance, jouer, s’exprimer chacun à sa manière, et découvrir qu’ensemble, ils parviennent à développer des capacités surprenantes : déplacer des objets, communiquer par la pensée… Des espèces de super pouvoirs qui se retrouvent dans les mains de jeunes innocent(e)s, dont le destin va être bousculé l’espace d’un été. Point de costumes moulants ni d’armures clinquantes dans The Innocents. Pas même de super-héros en réalité, mais du fantastique réaliste venu du froid qui ne manque pas de chaleur humaine, de sentiments forts et de tension à fleur de peau…

Enfants terribles

Un couple et ses deux enfants emménagent dans un quartier populaire en plein été, alors que les habitants sont pour la plupart partis en vacances. Ida, la plus jeune, semble assez capricieuse et mécontente de son nouveau chez soi. Anna, elle, est autiste et ne parvient à s’exprimer qu’à travers des sons et n’est capable que de peu d’interactions. Les deux sœurs n’ont pas la complicité qu’elles pourraient espérer et cela rend Ida méprisante voire cruelle avec Anna. Cette dernière, totalement dépendante, représente un fardeau pour Ida qui doit la surveiller et s’occuper d’elle lorsque ses parents sont trop occupés. Ensemble, elles découvrent leur nouvel environnement à travers des lieux emblématiques comme le parc, la forêt, le plan d’eau, et font connaissance avec deux autres enfants, Ben et Aisha. Ida délaisse assez rapidement sa sœur pour accompagner Ben dans ses jeux particuliers, tandis qu’Aisha se rapproche tout naturellement d’Anna, qu’elle a l’air de comprendre. Ben dévoile à Ida puis aux autres ses capacités à déplacer des cailloux par la force de la pensée, mais également une certaine cruauté envers les animaux… Aisha et Anna se révèlent bien plus ordinaires dans leurs échanges alors qu’en réalité, c’est une véritable conversation à travers la pensée qui s’opère et qui amène même la jeune autiste à exprimer des sons, des mots puis des phrases complètes! Conscients de leurs particularités, les quatre complices vont s’unir pour tester leurs limites, puis rapidement les dépasser, non sans créer une certaine tension dans le groupe. Lorsque des faits divers sordides commencent à survenir dans les environs, la confiance réciproque va s’amenuiser et une rivalité impitoyable va se mettre en place…

Adultes vs enfants

Un des atouts majeurs du film se situe dans le microcosme formé par ces quatre personnages évoluant loin du regard des adultes/parents qui semblent laisser une liberté quasi totale à leurs progénitures. A travers leurs jeux plus ou moins interdits, leurs interactions finissent par dépasser leur nature d’enfants et laissent s’exprimer une maturité (trop) précoce. Cette liberté dont ils jouissent tous est inquiétante par certains aspects, résultant d’un manque d’attention ou de disponibilité de la part des adultes, ces derniers fuyant leurs responsabilités pour se cacher derrière des obligations peu compréhensibles. Inconsciemment ou consciemment, ces frustrations multiples vont imploser et s’exprimer crescendo, mutant en une forme de vengeance irréversible. L’avenir de ce quartier et de ses habitants est désormais dans les mains de ces gamins d’apparence innocente mais trop conscients des réalités de leur monde pour l’accepter tel quel… Une situation bien plus effrayante car bien moins folklorique que ces histoires de super-héros et super-vilains costumés qui envahissent les écrans plusieurs fois par an depuis l’aube des années 2000 et qui déambulent dans des décors numériques gigantesques. Ici, seuls quelques effets spéciaux discrets viennent servir le propos de ce film bien plus cérébral que musculaire. Servi par un casting de jeunes acteurs magnétiques choisis minutieusement par le réalisateur et la production sur une période de près d’un an et demi afin d’insuffler toute la puissance nécessaire à la dramaturgie, il en résulte des enjeux et un combat entre les forces obscures bien plus intéressants émotionnellement que des milliers d’aliens déchirant l’atmosphère terrestre. L’infiniment petit (budget), en comparaison à l’Infinity War provoquée par Thanos, ouvre la porte à une menace et à une horreur de proximité quasi invisibles et ressemble de ce fait bien plus à notre quotidien qu’un film estampillé Marvel. A la fois innocents et coupables, ces titans en culottes courtes qui hantent nos rues sont, finalement eux aussi, les détenteurs de notre avenir…